On peut dire avec certitude que les progrès de la Prostitution furent le résultat immédiat des progrès du luxe: la coquetterie et la vanité. Les femmes servirent à les pousser au vice, et ce fut bientôt un trafic général de débauche, pour subvenir aux dépenses de la toilette et aux fantaisies de la mode: «Vous direz peut-être, mesdames, s’écriait Menot en les montrant au doigt, vous direz: «Nos maris ne nous donnent pas telles robes, mais nous les gagnons à la peine de notre corps! A trente mille diables telle peine!» L’histoire des mœurs nous prouve que de tout temps il a existé un niveau proportionnel et relatif entre le luxe et la Prostitution. «Luxe et luxure sont frère et sœur,» disait le petit père André, dans un de ses joyeux sermons.

[CHAPITRE XXIX.]

Sommaire.—La cour est «l’enseigne des mœurs du peuple.»—Les petits imitent les grands.—La malice du vulgaire.—Blanche, mère de saint Louis, et son chevalier Thibaut, comte de Champagne.—Chanson des écoliers de Paris sur le Légat.—La cour de France sous les successeurs de Louis IX.—Chanson de la tour de Nesle.—La cour vertueuse de Charles V.—Dépravation de la cour de Charles VI.—Les passes de lubricité, au tournoi de Saint-Denis.—La chambre des portraits, à l’hôtel Barbette.—Usage des masques et des habits dissolus.—Le ballet des Ardents.—Les deux Augustins de l’hôtel des Tournelles.—Les sermons de Jacques Legrand.—Colère d’Isabeau de Bavière et de sa cour.—Punition de ses favoris et de ses complices.—La petite reine Odette.—Les amours du duc d’Orléans.—Le sire de Canny et sa femme.—La cour de Charles VII et ses ébattements.—La demoiselle de Fromenteau.—Agnès Sorel sauve le roi et la France, par un bon conseil.—Quatrain de François Ier.—Les Parisiens insultent la concubine du roi.—Les mascarades de cour.—Le momon.—La fête des Fous et les Barbatoires.—Arrêts contre les masques.—La fête de Conardie.—Le jour des Innocents.—Usage original.—Une épigramme de Marot.—Libertinage d’esprit.—Les Advineaux amoureux.—Coutume indécente de la nuit des noces.—Le mariage d’Hercule d’Est avec Renée de France.—L’honor della citadella.—Le pilori du mariage.

La cour de France a été autrefois, suivant une vieille expression, «l’enseigne des mœurs du peuple.» C’était la cour qui servait de modèle pour le mal comme pour le bien. C’était elle qui, par son exemple, corrompait ou purifiait la moralité publique. Le commun, ainsi qu’on appelait alors tout ce qui ne participait point aux prérogatives de la noblesse, avait les yeux toujours fixés sur la conduite des grands, et il tenait à honneur de les imiter en toute chose, pour s’assimiler autant que possible à leur caste privilégiée. La Prostitution n’avait pas plutôt paru à la cour, qu’on la voyait se montrer effrontément à la ville. Voilà pourquoi les époques les plus dissolues furent toujours celles où la licence et la dépravation de la cour eurent la plus triste influence sur les mœurs du pays.

On comprend avec quelle rigueur le souverain devait alors veiller au maintien de la décence et de la chasteté dans l’intérieur de sa maison, car il se trouvait, en quelque sorte, responsable des scandales qui avaient un si funeste résultat, puisque les citoyens semblaient invités à copier les vices dont on les rendait témoins. Souvent, il est vrai, la calomnie, ardente et prompte à répandre son venin sur tout ce qui brille, s’attaquait injustement à quelques réputations irréprochables; mais, si c’était assez pour amuser la malice du vulgaire, cela ne suffisait pas pour l’autoriser à se jeter dans les excès qu’il condamnait comme de honteuses exceptions. Ainsi, à la cour de Louis IX, où les mœurs étaient aussi régulières que pouvait les faire la rigidité du saint roi, la calomnie avait osé porter atteinte à la bonne renommée de sa mère, et, pourtant, ce ne fut pas Thibaut, comte de Champagne, qui décria ainsi la reine Blanche de Castille. On savait bien que la passion du gentil comte de Champagne ne causait aucun préjudice à l’honneur conjugal du roi Louis VIII; c’était, de la part du comte, une affaire de trouvère: il avait choisi pour sa dame la reine Blanche, et il composait, pour elle, des chansons amoureuses qu’il faisait écrire sur les murailles de ses châteaux de Troyes et de Provins, et qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la rote ou de la vielle; mais tout se bornait là, et le peuple le savait bien. Mais la reine Blanche, si pieuse et si austère qu’elle fût, passait pour avoir des relations moins innocentes avec le cardinal Romain, légat en France. Or les écoliers de l’Université de Paris, qui avaient eu à se plaindre de l’intervention de la cour de Rome dans leurs querelles avec l’autorité ecclésiastique, se vengèrent du Légat, en le chansonnant dans ce distique léonin, que Mathieu Pâris nous a conservé dans sa Chronique:

Heu! morimur strati, vincti, mersi, spoliati!
Mentula Legati nos facit ista pati!

Les prétendues amours du Légat avec Blanche de Castille n’eurent pas d’autre effet moral sur le populaire, qui avait sous les yeux, comme un imposant contraste, la prudhommie du jeune roi, la sévérité de ses établissements, et la vertueuse école de son entourage.

Sous les successeurs de Louis IX, la cour de France conserva les traditions d’honnêteté qu’elle devait surtout au règne de ce pieux monarque. Les différents rois qui se succédèrent, depuis Philippe le Hardi jusqu’à Charles V, se firent un point d’honneur, selon une vieille expression consacrée, de ne point entacher l’éclatante pureté des Lis; ils furent sinon austères dans leurs mœurs, du moins très-rigides à l’égard des mœurs de leur cour. Ainsi, comme nous l’avons vu, Philippe le Bel n’épargna pas ses trois brus, les héroïnes de la tour de Nesle, et leur emprisonnement, suivi sans doute d’un procès à huis clos, prouva au peuple que le manteau fleurdelisé n’était pas fait pour couvrir la Prostitution. Philippe le Bel donnait ainsi, aux dépens de sa propre famille, satisfaction aux sentiments moraux de ses sujets, qui perpétuèrent le souvenir des horribles débauches de Marguerite de Bourgogne, par une chanson dont le refrain est arrivé jusqu’à nous dans la bouche des nourrices et des enfants. On raconte que les écoliers, qui passaient devant la tour de Nesle pour se rendre au Pré-aux-Clercs, lieu ordinaire de leurs promenades et de leurs ébats, chantaient à voix basse: La Tour, prends garde de te laisser abattre! Cependant cette tour, qui avait été le théâtre des orgies de trois princesses ou d’une seule, que l’histoire n’a pas suffisamment désignée entre les trois, ne fut abattue qu’au milieu du dix-septième siècle.

La cour de Charles V n’était pas moins recommandable que celle de saint Louis, et l’on peut supposer qu’elle exerça une salutaire influence sur les mœurs publiques; car non-seulement le sage roi avait pris soin d’y entretenir les vertus qui découlent de la noblesse de corage, mais encore il avait voulu que les dames de Paris eussent de fréquents rapports avec les dames de la cour, afin qu’elles devinssent plus parfaites, en s’efforçant mutuellement de se surpasser dans le bien. Christine de Pisan dit que les femmes d’estat de Paris étaient mandées à l’hôtel Saint-Pol, quand le roi ou la reine y tenait cour plénière; la reine, qui était belle, bonne et gracieuse, les recevait courtoisement: on dansait, on chantait, on faisait joyeuse chère, mais tout se passait «pour l’honneur et révérence du roy.» L’historiographe des faits et bonnes mœurs de Charles V nous fait observer que, de la noblesse de cœur, naissent les bonnes mœurs et les actions vertueuses, l’éloignement de toutes mauvaises habitudes et œuvres vilaines, l’abondance des grâces, la louange, l’honneur, l’amour, la courtoisie, la charité, la paix et la tranquillité.