Mais, à la mort du roi, l’aspect de la cour changea tout à coup, comme si la pudeur et la chasteté avaient suivi Charles V dans la tombe. Le jeune roi Charles VI et surtout son frère Louis, duc d’Orléans, étaient impatients de plaisirs, et ils ne furent que trop encouragés dans leurs penchants libertins par leurs quatre oncles, les ducs d’Anjou, de Bourbon, de Bourgogne et de Berry, qui avaient supporté avec contrainte la tyrannie morale de leur vertueux frère. Tous les historiens s’accordent à dire que la Prostitution sembla s’être déchaînée sur la cour de France depuis le mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Nous avons déjà parlé (t. IV, p. 314) des épouvantables désordres qui signalèrent le fameux tournoi de Saint-Denis, en 1389. «Ces joutes, d’après l’expression pittoresque d’un contemporain, devinrent des passes de lubricité (lubrica facta sunt).» Dans la dernière nuit de la fête, tout le monde se masqua, et cette mascarade favorisa d’étranges déportements; on avait commencé par des postures indécentes, on en vint à des actes de débauche, et, si l’on en croit le chroniqueur, il n’y eut presque personne qui ne trouvât à se contenter, «aussi bien les filles et les femmes, que les hommes.» Ce fut, dit-on, dans le vertige de cette nuit-là, que le duc d’Orléans put rencontrer sous le masque Isabeau de Bavière, femme du roi, son frère, et Marguerite de Bavière, femme de son cousin, Jean de Bourgogne. «Et estoit commune renommée, dit Jean Juvénal des Ursins dans son Histoire de Charles VI, que desdites joûtes estoient provenues des choses deshonnestes en matière d’amourettes, et dont depuis beaucoup de maux sont venus.»

Le duc d’Orléans était un débauché qui ne se lassait pas de séduire toutes les femmes qu’il convoitait. Il ne se bornait pas aux grandes dames; il faisait enlever des filles de basse condition, et il en triomphait de gré ou de force. Du Haillan rapporte que ce prince avait dans son hôtel Barbette une chambre toute remplie des portraits de ses maîtresses: le portrait d’Isabeau de Bavière s’y trouvait à côté de celui de sa parente, Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne. Le duc Jean-sans-peur pénétra dans cette chambre et y vit le portrait de sa femme; il jura de se venger, et, peu de temps après, il assassinait le duc d’Orléans, à deux pas de son hôtel, dans la rue Barbette. Louis d’Orléans, qui avait pourtant une épouse si digne d’affection et de respect, cette belle et gracieuse Valentine de Milan dont aucun nuage n’a terni la réputation, fut constamment l’âme des ébattements et des folâtreries de la cour, depuis la démence de son frère comme auparavant. Il n’était que trop bien secondé par la reine, qu’il avait débauchée et qui en débaucha bien d’autres à son tour. Les mascarades faisaient alors le principal divertissement de la cour, et ceux qui y figuraient «en masque et en habits dissolus» avaient recours à ce déguisement pour «jouir de leurs amours.» Une mascarade de cette espèce, au carnaval de 1393, se termina d’une manière tellement sinistre, que les compagnons de débauche du roi y virent un avertissement du ciel et se tinrent pour convertis pendant quelques jours.

Ce terrible ballet des Ardents a jeté comme une sombre lueur sur tout le règne de Charles VI, qui retomba en démence à la suite de l’événement. C’était un bal qui se donnait à l’hôtel Saint-Pol, en l’honneur du mariage d’une dame d’honneur de la reine. La mariée avait eu déjà trois maris, et, selon un vieil usage très-répandu en France, il s’agissait de livrer aux épreuves d’un charivari cette veuve qui convolait en quatrièmes noces. «C’est un usage ridicule, dit le chroniqueur anonyme de Saint-Denis, et contraire à toutes les lois de la décence et de l’honnêteté.» Mais néanmoins on avait coutume de faire droit à l’usage, en se déguisant avec des habits et des masques immodestes et en poursuivant de propos obscènes (ignominiosa verba) les deux époux, qui subissaient mille avanies. Le roi et cinq seigneurs de sa cour devaient être cette fois les acteurs du charivari. Ils se vêtirent, de la tête aux pieds, d’un costume de toile, étroitement serré, sur lequel on avait collé des étoupes avec de la poix; ils entrèrent ensuite dans la salle avec d’horribles cris, et coururent de tous côtés avec des gestes indécents; puis, ils dansèrent la sarrasine d’une si furieuse façon, qu’ils avaient l’air de démons. Le duc d’Orléans prit une torche et la jeta sur ces diables, qui s’enflammèrent à la fois: ils étaient enchaînés l’un à l’autre, et ils furent brûlés vifs, à l’exception du roi, qui parvint à rompre sa chaîne et qui se cacha sous la robe de la duchesse de Berry. Le chroniqueur fait un affreux tableau de la mort de ces malheureux: «Le feu, dit-il, consuma aussi les parties inférieures de leurs corps, et leurs membres virils (genitalia cum virgis virilibus frustatim cadentia), qui tombaient par lambeaux, inondèrent de sang le plancher de la salle.» (Traduction de M. Bellaguet: Chron. du Religieux de Saint-Denis, t. II, p. 69.) Charles VI fut sauvé miraculeusement, et il en remercia Dieu dans une procession solennelle où les princes allèrent nu-pieds, de la porte Montmartre à Notre-Dame.

La maladie du roi suspendit les fêtes et non les débordements de la cour. La reine et son amant le duc d’Orléans les protégeaient, en leur assurant l’impunité. Cependant, pour avoir l’air d’obéir à l’indignation publique, on fit une justice exemplaire de deux moines augustins, qui s’étaient présentés pour guérir le roi et qui n’avaient garde d’exécuter leur promesse: ces moines souillaient l’hôtel royal des Tournelles, où on les avait logés, par l’entremise d’infâmes lénons (per lenones infames); ils portaient le déshonneur dans les familles, et commettaient de continuels adultères qu’ils payaient avec l’argent du roi. Ces hypocrites furent dégradés, après avoir avoué leurs turpitudes, et décapités sur la place de Grève. Ils eurent pour vengeur un moine de leur ordre nommé Jacques Legrand (Jacobus Magnus), qui vint prêcher devant la reine, trois ou quatre ans plus tard: «Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût agréable; mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces, je dirai donc la vérité. La déesse Vénus règne seule à votre cour; l’Ivresse et la Débauche (commessacio) lui servent de cortége et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes, qui assiégent sans cesse votre cour, corrompent les mœurs et énervent les cœurs.» Passant ensuite au luxe des vêtements, que la reine avait surtout contribué à introduire, il le censura énergiquement: «Partout, noble reine, s’écria-t-il avec véhémence, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m’en croire, parcourez la ville sous le vêtement d’une pauvre femme, et vous entendrez ce que chacun dit!»

Isabeau de Bavière eut peine à dissimuler sa colère; mais les demoiselles de sa suite s’approchèrent du prédicateur, et lui dirent qu’elles étaient étonnées de son audace: «Et moi, leur répondit Jacques Legrand, je suis bien plus étonné que vous osiez commettre d’aussi méchantes actions et même de pires, que révélerai pleinement à la reine, quand il lui plaira de m’entendre!» Un des officiers de la reine crut fermer la bouche à cet insolent: «Si l’on m’en croyait, dit-il, on jetterait à l’eau ce misérable.—Oui, sans doute, reprit hardiment le moine, il ne faudrait qu’un roi aussi méchant que toi pour ordonner un pareil crime.» Le roi parut très-satisfait des dures remontrances que le fougueux prédicateur avait adressées à Isabeau; mais il n’intervint lui-même qu’une seule fois dans les scandaleuses galanteries de la reine, ce fut en 1419, peu d’années avant sa mort, lorsqu’il fit juger et exécuter le chevalier Louis de Bourdon, qui passait pour être l’amant et le favori de madame Isabeau, comme on disait dans le peuple. «La reine, raconte le chroniqueur, avait mandé auprès d’elle un grand nombre d’hommes d’armes, qu’elle plaça sous le commandement des sires de Graville, de Giac et de Bourdon. Ces chevaliers, qui étaient chargés spécialement de veiller nuit et jour à sa sûreté, ainsi qu’à celle des dames de la cour, tenaient une conduite indigne de leur noblesse. Enrichis par les bienfaits de la reine, ils n’avaient pas craint de fouler aux pieds l’honneur de la chevalerie, et avec l’aide de leurs proxénètes (lenonum nutibus continuatis et blanditiis impudicis), ils étaient parvenus à séduire quelques dames de haute condition. Ce commerce adultère, auquel ils se livraient sans cesse et sans rougir, même pendant la semaine sainte, avait soulevé l’indignation des grands de la cour, qui conseillèrent au roi de faire un exemple. Voilà pourquoi Louis de Bourdon fut arrêté et emprisonné dans la tour de Montlhéry; puis, ramené à Paris et noyé secrètement, la nuit, dans la Seine, pour que le peuple ne parlât plus de son crime (ne super ejus scelere vulgus amplius loqueretur).

Charles VI, dans les premières années de son règne, avait eu des maîtresses à la foule, qui se disputaient ses préférences. Le maréchal de Boucicaut dit, à ce propos, que «la vue de tant de nobles et belles dames accroist le courage et la volonté d’estre amoureux.» Mais, du jour où il entra en frénésie, les médecins mirent ordre à l’abus qu’il faisait de ses forces physiques, et on éloigna de lui toutes les occasions illégitimes de dépenser sa prodigieuse ardeur érotique. La reine, dans ces circonstances délicates, se refusait aux devoirs que voulait lui rendre le pauvre roi en démence, elle s’échappait du lit ou repoussait avec dédain les caresses de son époux; celui-ci, furieux et outragé, se permettait quelquefois de la frapper. Ce fut pour se soustraire à ces exigences conjugales, que madame Isabeau imagina de choisir une victime qui se prêterait sans résistance au bon plaisir du roi. Cette victime se nommait Odette de Champdivers; elle était probablement de bonne maison, et le peuple, qui la plaignait, sans lui faire honte du rôle qu’elle avait accepté, la surnommait la petite reine. Odette couchait au pied du lit du roi, et quand elle entendait commencer la riote entre Charles VI et sa femme, elle se glissait dans la couche royale, pendant que Isabeau de Bavière en sortait. Le roi ne paraissait pas s’apercevoir qu’il y eût à ses côtés une autre femme que la reine, et pourtant il cessait de la battre, et il retrouvait parfois la raison dans les bras de la petite reine. Celle-ci employait son influence auprès du malheureux roi, pour le forcer à changer de linge et à se soumettre à des ablutions nécessaires de propreté.

On a supposé, avec quelque apparence de probabilité, que la démence du roi était la conséquence naturelle des excès, auxquels il s’était livré dans sa jeunesse. Cependant son frère, le duc d’Orléans, qui avait eu autant de maîtresses qu’il y a de jours en l’an, pour nous servir de l’expression pittoresque du petit peuple à cette époque, ne donna jamais de symptômes de folie. Il ne se piquait pas, d’ailleurs, d’être un modèle de prudence et de raison; il se permettait même des gaîtés qui témoignaient de son imaginative en fait de libertinage. Sauval, dans ses Amours des rois de France, a raconté l’aventure de la dame de Canny, comme une preuve du dévergondage des mœurs de la cour de Charles VI; mais nous ignorons la source originale où l’historien des Antiquités de Paris a puisé son récit, et nous croyons que la tradition en a fourni les détails, sinon le fait principal. Le duc d’Orléans aimait passionnément la dame de Canny; le mari de cette dame ne soupçonnait rien de cette intrigue, qui faisait l’entretien de tout le monde, non-seulement à la cour, mais dans le public. Un matin, le duc et sa maîtresse, qui avaient passé la nuit ensemble, entendirent la voix du sire de Canny qui demandait à voir le prince. Celui-ci ordonna qu’on le fît entrer; mais auparavant il avait caché sous le drap et la couverture le visage de la dame. Le sire de Canny ayant été introduit, le duc offrit de lui montrer le plus beau corps qu’il eût jamais vu, à condition toutefois qu’il ne chercherait pas à connaître la personne qui était dans le lit. Là-dessus, Louis d’Orléans découvre cette femme toute nue et permet au pauvre mari de la considérer à son aise, de l’admirer dans ses plus secrètes beautés et même de la toucher, pour mieux apprécier ce qu’elle vaut. Canny est charmé de ce qu’il voit; son admiration s’exprime avec une chaleur qui fait rire aux larmes le duc d’Orléans. On riait aussi sous la couverture. La nuit suivante, le sire de Canny, qui partage le lit de sa femme, ne se lasse pas de lui décrire ce qu’il a vu; et la femme, de rire des transports qu’elle ne se vante pas d’avoir inspirés. Elle en rit encore le lendemain avec son amant. Toute la cour se divertit de l’aventure, qui ne fut un mystère que pour le mari trompé et cocquard.

La cour de Charles VII, du moins dans les premiers temps, ne différait pas de celle de son père; il était même plus ardent pour le plaisir, que Charles V ne l’avait jamais été; mais le plaisir, comme il l’entendait, consistait moins en orgies licencieuses qu’en galanteries et en folâtres ébattements; c’était de la vraie chevalerie, quoique plus raffinée et plus relâchée que celle du siècle précédent; il ne donnait pas l’exemple de la débauche à ses courtisans, car il comprenait l’amour des dames à la façon des anciens chevaliers et il accompagnait ce parfait amour, de tournois, de joutes, d’emprises et de fêtes chevaleresques. Les Anglais étaient maîtres de son royaume, et le roi d’Angleterre régnait à Paris, tandis que Charles VII, dans sa petite cour de Bourges, ne songeait qu’à rompre des lances en l’honneur des dames, à lire des romans, à danser aux chansons et à chasser au vol et à courre. Il avait une maîtresse et il n’en eut jamais d’autre, depuis qu’il en devint éperdument amoureux. La belle Agnès Sorel était d’abord attachée à la maison de la reine Marie d’Anjou, et pendant les cinq premières années que la demoiselle de Fromenteau, comme on l’appelait à la cour, passa auprès de la reine, on ignora qu’elle avait captivé le cœur du roi. Ce secret fut révélé par la faveur, dont jouit tout à coup la famille Sorel ou Soreau, et par les «grans et excessifs atours de robes fourrées, de colliers d’or et de pierres précieuses,» que cette demoiselle ne craignit pas de porter dans les cérémonies, où elle éclipsait par le luxe de sa toilette les plus nobles dames. Alors, dit Monstrelet dans sa Chronique, «il fut commune renommée que le roy la maintenoit en concubinage.» Agnès Sorel paraît avoir été plus jolie que belle, plus séduisante qu’imposante; son caractère était enjoué et sa conversation divertissante (lepida et faceta, dit le chroniqueur Gaguin). La passion de Charles VII pour la belle Agnès ne fut donc pas indigne d’un roi de France, si l’on considère que cette passion décida seule le petit roi de Bourges à reconquérir sa couronne et à chasser de France les Anglais. Un jour que Charles consultait un astrologue sur la destinée d’Agnès, l’astrologue répondit que cette belle demoiselle devait être longtemps aimée d’un grand et puissant monarque. Aussitôt Agnès se lève, et saluant le roi: «Sire, lui dit-elle gravement, je vous supplie de permettre que je m’en aille à la cour du roi Henri, car il faut bien que je remplisse ma destinée. C’est le roi anglais que la prédiction m’ordonne de servir; aussi bien est-il déjà le vrai roi de France, tandis que vous êtes à peine le roi de Bourges.» Charles VII fut frappé de la justesse du reproche que lui adressait une si belle bouche, il eut honte de son abaissement, et, pour plaire à Agnès, pour être estimé d’elle, il n’eut pas de repos, que la France ne fût délivrée de l’oppression des Anglais, et qu’il ne se fût fait sacrer à Reims.

Le service qu’Agnès avait rendu à la royauté des lis et à la France méritait bien d’effacer ce qu’il y eut d’illégitime dans sa liaison avec Charles VII. François Ier voulut réhabiliter la mémoire d’Agnès, par ce quatrain, qui est un document historique à l’appui de la tradition:

Gentille Agnès, plus d’honneur tu mérite,
La cause estant la France recouvrer,
Que ce que peut dedans un cloistre ouvrer
Close nonnain ou bien devot hermite.