Mais l’opinion des contemporains n’était pas aussi favorable à la belle Agnès, qui ne pouvait, quoi qu’elle fît, se relever de l’abjection d’une prostituée, vis-à-vis de la morale publique. Quand elle osait paraître en public, la foule se pressait sur son passage, mais on ne lui épargnait pas les regards dédaigneux, les quolibets moqueurs et les injures menaçantes. Elle vint une seule fois à Paris, vers la fin d’avril 1448, et elle en partit, peu de jours après, en disant, des Parisiens, «que ce n’estoyent que villains, et que, se elle eust cuidé que on ne luy eust fait plus grand honneur qu’on ne luy en fist, elle n’y eust jà entré ne mis le pié.» Le Bourgeois de Paris, qui a consigné dans son journal l’arrivée d’Agnès à Paris, rapporte qu’on «la disoit estre aimée publiquement du roy de France, sans foy et sans loy, et sans vérité à la bonne royne qu’il avoit espousée; et bien apparoist qu’elle menoit aussi grant estat comme une comtesse ou duchesse, et alloit et venoit bien souvent avec la bonne royne, sans ce qu’elle eust point honte de son péché, dont la royne avoit moult de douleur en son cueur.» Charles VII respectait assez l’opinion, pour ne pas avouer hautement le commerce adultère qui existait depuis dix-huit ou dix-neuf ans entre lui et Agnès; il avait eu d’elle quatre filles, dont trois vivaient et portaient le titre de France, comme les enfants légitimes du roi; lors de la naissance de la première de ces quatre filles, laquelle mourut peu de jours après, «Agnès, dit Monstrelet, desclara qu’elle estoit du roy et la luy donna comme au plus apparent; mais le roy s’en est toujours excusé et n’y clama oncques rien. Elle le pouvoit bien avoir emprunté d’ailleurs.» Mais Charles VII reconnut ses trois autres bâtardes, qui furent bien apanagées et bien mariées sous le règne de Louis XI. On doit croire, cependant, que, du vivant de leur père, elles n’avaient pas paru à la cour, et que leur naissance était même à peu près ignorée, puisque des historiens, tels que Jean Chartier et Enguerrand de Monstrelet, ont osé soutenir que rien n’était plus innocent que la liaison d’Agnès Sorel avec le roi: «L’amour que luy monstroit le roy, dit Monstrelet, n’estoit que pour les folies, esbattemens, joyeusetez et langage bien poly qui estoit en elle.» Si Charles VII se défendait d’avoir une maîtresse en titre d’office, ce sentiment de pudeur de sa part prouve qu’il sentait la nécessité pour un roi de donner l’exemple des bonnes mœurs, et qu’il ne voulait pas que sa cour fût décriée comme un repaire de Prostitution. On peut induire de là que cette cour s’était amendée, surtout dans les dernières années de la vie du roi, qui devint, en vieillissant, triste, morose et solitaire.
Le peuple de Paris se rappelait toujours avec horreur le ballet des Ardents, et les mascarades obscènes qui avaient eu pour théâtres les hôtels du roi, de la reine et des princes; il s’était fait sans doute de ces passe-temps de cour une idée tout à fait exagérée, car il vit, dans les malheurs qui désolèrent le règne de Charles VI, une punition des impiétés et des infamies que ce malheureux roi avait autorisées de son exemple. Il est assez probable, toutefois, que les mascarades, à cette époque, n’étaient pas de simples déguisements inventés pour la récréation des yeux; ces déguisements avaient toujours quelque chose d’impudique: tantôt certaines parties du corps, que la pudeur invite à dissimuler, se trouvaient mises en évidence, sinon découvertes; tantôt le masque lui-même offrait, au lieu des traits de la physionomie humaine, les attributs monstrueux du sexe masculin; tantôt la marotte ou momon, qui était inséparable du masque, représentait une figure priapique; tantôt les oripeaux dont se couvrait le porteur de momon étaient tout bariolés d’images et de devises indécentes. Ce n’est pas tout, ces habits dissimulés et dissolus étaient, pour les hommes qui s’en affublaient, des moyens de satisfaire leurs passions, sans être reconnus; de là, des femmes violées ou insultées. Les amoureux qui étaient d’intelligence se servaient aussi de ces masques et de ces travestissements, pour communiquer ensemble et pour en venir aux dernières privautés, sous les yeux d’un père ou d’une mère, d’un mari ou d’une épouse, en face de toute la cour.
Ce n’était pourtant pas la cour qui avait imaginé ces mascarades: elle n’avait fait que les imiter de celles de la fête des Fous, qui fut célébrée, au moyen âge, dans la plupart des églises et des couvents de la chrétienté, et qui descendait en ligne directe des saturnales du paganisme. Cette fête des Fous n’avait pas encore disparu au quinzième siècle, malgré les efforts de l’épiscopat, qui cherchait en vain à la détruire depuis l’établissement de la religion chrétienne dans les Gaules. Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs (liv. X, ch. 16), mentionne un arrêt épiscopal rendu contre les religieuses de Poitiers qui avaient célébré les barbatoires. On appelait ainsi la fête des Fous, à cause des masques à barbe, hideux et fantastiques, dont les acteurs de cette fête se couvraient le visage. «Le 1er janvier, jour de la Circoncision, la cathédrale de Paris était envahie par une foule de gens masqués, qui la profanaient par des danses immodestes, des jeux défendus, des chansons infâmes, des bouffonneries sacriléges et par mille excès de toute espèce jusqu’à l’effusion du sang. Les prêtres et les clercs étaient les instigateurs et les complices de ces scandaleuses mascarades, qui se répandaient par les rues et jetaient le désordre dans toute la ville.» (Voy., dans le Moyen âge et la Renaissance, le chap. de la Fête des Fous, par P. Lacroix.) L’évêque Eudes de Sully eut beau menacer d’excommunication quiconque, prêtre ou laïque, prendrait part à ces honteuses orgies, qui se renouvelaient chaque année sous le nom de liberté de décembre; la fête des Fous ne fut célébrée qu’avec plus de fureur et d’éclat, dans son église. Il fallut enfin que l’autorité civile vînt en aide à l’autorité ecclésiastique, pour faire cesser ou plutôt pour restreindre des excès, qui ne se bornaient pas à l’élection d’un pape ou d’un évêque des Fous, par ceux qui s’intitulaient ses suppôts, et qui se soumettaient à ses joyeuses prescriptions pendant toute la durée de son mandat folâtre. Cependant cette fête des Fous, si variée dans ses noms, dans ses coutumes et dans sa liturgie burlesque, ne fut définitivement supprimée en France, qu’au milieu du dix-septième siècle.
Le peuple prenait un singulier plaisir aux montres grotesques qui étaient l’accessoire obligé de toutes ces fêtes carnavalesques; le peuple a toujours aimé l’extraordinaire, et il quittait tout, travaux et affaires, pour voir passer dans la rue une cavalcade d’hommes bizarrement vêtus et masqués. Si la police n’était pas intervenue dans l’intérêt de l’ordre public, les masques et tes travestissements se fassent multipliée avec les crimes et les désordres qu’ils ne favorisaient que trop. Il y eut, pour les défendre, de nombreux édits des rois et des parlements. On de fait une idée des indécences qui se commettaient sous prétexte de mascarades, en lisant ce passage dans Sauvai: «Présentement, à la fin de l’année (décembre 1502), les masques ne courent plus les rues déguisés en foux, tenant en main des bastons farcis de paille ou de bourre et faits comme des priappes, dont ils frapoient tout ce qui se rencontroit en leur chemin.» (Antiq. de Paris, liv. XII, p. 651.)
Une des variantes les plus licencieuses de la fête des Fous s’était établie, au quatorzième siècle, en Normandie, notamment à Evreux et à Rouen: les gens de Conardie, confrères de Saint-Barnabé, élisaient un chef, nommé l’abbé des Conards, qui visitait ses États, monté sur un âne, coiffé d’un coqueluchon vert à houppes, brandissant sa marotte comme un sceptre, et entouré de ses conards. Cet abbé des Conards appelait à son tribunal toutes les causes graveleuses, prononçait des arrêts en matière conardante, et tirait ses arguments du célèbre Évangile des Connoilles, vieux et naïf répertoire de sales équivoques et d’aphorismes libres. L’indécent abbé conserva sa juridiction gaillarde dans la ville de Rouen, jusqu’à la fin du seizième siècle, où il fit encore la montre de ses sujets, qui s’appelaient les conards et non les cornards, comme on a essayé de les rebaptiser pour la décence de l’étymologie, et qui ne s’offensaient pas d’être appelés Innocents par les honnêtes gens, qui craignaient de souiller leur bouche d’un mot grossier. Conard (conardus) était synonyme de sot ou fou (stultus et fatuus); mais ce vilain synonyme, qui porte avec lui le stigmate de son origine populaire, s’explique naturellement par un proverbe, que l’auteur du Moyen de parvenir n’a pas oublié de recueillir dans le vieil arsenal de la joyeuseté gauloise: on disait alors, et on dit peut-être encore aujourd’hui dans la langue ordurière des halles: sot comme un c....
Cette fête extravagante des Innocents ou des Conards avait sans doute donné naissance à un usage très-impertinent, qui eut cours en France, chez la plus haute noblesse comme dans le bas peuple, pendant les quinzième et seizième siècles. Il n’y a que les poëtes et les conteurs qui fassent allusion à cet usage; mais, à la manière dégagée dont ils en parlent, on doit croire que personne n’y trouvait à redire ni à s’en plaindre. Voici comment l’abbé Lenglet-Dufresnoy, dans ses Notes sur les œuvres de Clément Marot (édit. in-12, t. III, p. 97), explique l’usage en question: «Les jeunes personnes qu’on pouvoit surprendre au lit, le jour des Innocents (28 décembre), recevoient sur le derrière quelques claques, et quelquefois un peu plus, quand le sujet en valoit la peine. Cela ne se pratique plus aujourd’hui: nous sommes bien plus sages et plus réservez que nos pères.» Lenglet-Dufresnoy écrivait ceci en 1730 ou 1731, et cinquante ans auparavant, le mot, sinon la chose, était encore en vogue; car on lit, dans le Dictionnaire de la langue française, par Richelet: «Donner les innocents à quelcun (Aliquem virgis excipere), c’est-à-dire lui donner sur les fesses, le jour des Innocents, et cela pour rire seulement.» Clément Marot, dans l’épigramme qui a mérité une note un peu leste de son éditeur, nous fait entendre que le jour des Innocents n’était souvent qu’un prétexte innocent, pour amener un résultat qui ne l’était pas.
Très-chere sœur, si je sçavois où couche
Votre personne au jour des Innocents,
De bon matin je yrois à vostre couche
Veoir ce corps gent, que j’aime entre cinq cens.
Adonc, ma main, vu l’ardeur que je sens,
Ne se pourroit bonnement contenter,
Sans vous toucher, tenir, taster, tenter,
Et si quelcun survenoit d’avanture,
Semblant ferois de vous innocenter:
Seroit-ce pas honneste couverture?
La très-chère sœur, à qui Clément Marot s’adressait avec tant de familiarité, n’était autre, si l’on en croit les commentateurs et la tradition, que la Marguerite des Marguerites, sœur de François Ier, la belle et séduisante reine de Navarre. On peut induire de là que le jeu des Innocents, tel qu’il se jouait à la cour, rapprochait les distances et ne tenait aucun compte de l’étiquette. Ce jeu-là sauvait les apparences et cachait bien des mystères sous honnête couverture, selon l’expression marotique. Brantôme, dans ses Dames galantes, cite, à ce sujet, une grande dame, qui se fit estimer pendant quarante ans «la plus femme de bien du pays et de la cour,» et qui, «estant veuve, vint à estre amoureuse d’un jeune gentilhomme, et ne le pouvant attraper, au jour des Innocents vint en sa chambre, pour les luy donner; mais le gentilhomme les luy donna fort aysément, qui se servit autre chose que de verges.»
Il est facile d’apprécier l’état de dépravation morale dans lequel était tombée la cour de France, lorsqu’elle adoptait de pareils usages, qui avaient pris naissance dans les derniers rangs du peuple; mais nous verrons bientôt que cette dépravation fut poussée encore plus loin sous le règne des Valois, où les mœurs italiennes arrivèrent à la cour avant Catherine de Médicis. Au reste, le jeu des Innocents n’était pas le plus scabreux de ceux qui se jouaient avec les demoiselles d’honneur de la reine. Ces demoiselles se trouvaient placées, dès leur jeune âge, à une école de dangereuse galanterie qui les amenait naturellement à la Prostitution. On ne leur épargnait pas plus les spectacles indécents que les paroles obscènes. Il y avait une foule de joyeusetés, les plus crues, les plus grossières du monde, qui étaient sans cesse offertes à l’imagination des jeunes gens; tout ce que la liberté galloise ou gauloise a créé de rencontres facétieuses, d’équivoques libertines, de jeux de mots effrontés et de contes à rire, passait et repassait dans les entretiens de la cour. Nous n’oserions pas, par exemple, extraire des Advineaux amoureux les audacieuses énigmes qu’on donnait à deviner aux dames de la cour de Bourgogne. Il faut lire les Cent nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI, pour se représenter ce que pouvait être la démoralisation de la cour de France, au quinzième siècle; mais un seul usage, plus impudent peut-être que le jeu des Innocents, un usage reçu et autorisé partout, chez les rois comme chez les gueux, fera mieux comprendre à quel degré de relâchement en était venue la moralité publique. Tout mariage, fût-ce celui d’un prince, donnait lieu à une bien scandaleuse comédie, qui eût été à peine pardonnable dans un pays de sauvages ou dans une cour des Miracles.
Dès que les deux époux étaient entrés dans la chambre nuptiale, tous ceux qui avaient assisté à leurs noces, jeunes et vieux, fous et sages, se mettaient en campagne pour voir et pour entendre ce qui allait se passer entre les époux. Ce n’étaient pas, comme chez les anciens, des enfants qui agitaient des noix, en chantant: Hymen! ô Hyménée! C’était un complot général, qui avait pour objet de trahir les mystères de la couche conjugale. Les uns se collaient aux fentes de la porte, les autres se cramponnaient aux fenêtres; ceux-ci sapaient la muraille pour y faire une ouverture, ceux-là perçaient le plafond. On ne se proposait pas seulement de s’emparer des secrets du lit des époux, on cherchait souvent à leur ôter le courage d’être à eux-mêmes. Tout ce qui avait pu être surpris par les yeux et les oreilles de ces argus, devenait l’aliment de la curiosité et de la malice des gens de la noce. On comprend que cet usage indiscret se soit établi dans les campagnes chez des paysans peu délicats, mais on est étonné de le trouver plus répandu à la cour que partout ailleurs. C’était une sorte de tribut, que les mariés payaient au libertinage de leurs amis. Chaque cri, chaque plainte de l’épousée, provoquait, de la part des assistants, une salve de bravos en l’honneur du mari.