Clément Marot, qui assistait au mariage de madame Renée de France, fille du roi Louis XII, avec le duc de Ferrare, Hercule d’Est, en juillet 1528, fait allusion à ce bel usage, dont la princesse ne fut sans doute pas exempte. Il nous apprend, dans son Chant nuptial, que les dames n’étaient pas moins curieuses que les hommes, à l’égard des épisodes d’une nuit de noces.

Vous qui souppez, laissez ces tables grasses:
Le manger peu vaut mieux pour bien danser.
Sus, ausmosniers, dictes vistement Graces;
Le mari dict qu’il se faut avancer.
Le jour luy fasche, on le peut bien penser.
Dansez, dansez! et que l’on se deporte,
Si m’en croyez, d’escouter à la porte
S’il donnera l’assault sur la my-nuict.
Chaut appetit en tels lieux se transporte:
Dangereuse est la bien heureuse nuict.

Elle était probablement aussi dangereuse pour les dames et les demoiselles qui y allaient chercher des instructions spéciales, que pour l’épousée, qui y jouait un rôle d’autant plus difficile que chacune de ses paroles était répétée par de malicieux échos. On ne doit pas s’étonner, d’après cela, de la multitude de contes gras, d’épigrammes plaisantes et de bon mots, que la nuit bien heureuse a fournis à nos pères. Toutes ces histoires, naïves ou grossières, étaient prises sur le fait; on les recueillait avec un soin tout particulier, et on en faisait l’entretien ordinaire du lendemain des noces. Brantôme n’a pas oublié ce chapitre dans ses Dames galantes, où il dit que le soir des noces «chascun estoit aux escoutes, à l’accoustumée.»

Ce jour-là ou cette nuit-là, où tout se passait, pour ainsi dire, devant témoins, comme le contrat de mariage, avait de quoi épouvanter les nouveaux mariés. Il s’agissait de ne pas faire de faute, suivant le dicton d’une habile qui avait expérimenté les hasards et les périls de la situation. Le mari jouait souvent gros jeu, car il avait, en quelque sorte, à faire preuve de la virginité de sa femme. Celle-ci pouvait être fort embarrassée de paraître ce qu’elle n’était pas: il fallait quelquefois en venir à des aveux bien pénibles; mais, comme dit Brantôme, «il y a cent autres remèdes qui sont meilleurs, ainsy que le scavent très-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins, scavans et experts apothicaires.» Voici un de ces remèdes, que Brantôme tenait d’un empirique: «Il faut, dit-il, avoir des sangsues et les mettre à la nature, et faire par là tirer et sucer le sang, lesquelles sangsues, en suçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines de sang, si bien que le gallant mary, qui veut le soir des nopces les assaillir, leur creve ces ampoules d’où le sang en sort, et luy et elle s’ensanglantent, qui est une grande joie à l’un et à l’autre, et par ainsy, l’honor della citadella è salvo.» Brantôme, au chapitre des cocus, est entré dans des détails encore plus techniques, qui ne sont pas déplacés dans ses Dames galantes, et qui pourraient l’être ici, quoiqu’ils tiennent essentiellement à l’histoire de la Prostitution.

Au reste, nous en avons dit assez sur ce sujet épineux, pour qu’on se fasse une idée de l’état des mœurs dans une société, où l’institution qui en fait la base la plus sainte et la plus solide n’était pas même respectée, au moment où le prêtre venait de bénir le lit nuptial. On se demande quelle pouvait être l’innocence des filles, qui étaient, avant l’âge de puberté, initiées à des secrets, que le mariage n’avait plus à leur apprendre plus tard, quand elles se trouvaient attachées pour leur propre compte à cette espèce de pilori obscène qui laissait parfois une flétrissure à leurs maris et à leurs enfants. Le scandale était encore bien plus hardi, plus bruyant, lorsqu’une veuve se remariait; mais là, du moins, au milieu de toutes les salauderies du charivari, qui ne connaissait ni bornes ni frein, ce n’était pas la pureté d’une jeune épouse, qu’on livrait en proie aux souillures morales du regard et de la langue des libertins.

[CHAPITRE XXX.]

Sommaire.—Les Contes du roi Louis XI.—Vie privée des femmes au quinzième siècle.—Marguerite d’Écosse et Jamet de Tillay.—Les commères de Louis XI.—Gages des bonnes femmes.—La Chronique scandaleuse.—La mule du cardinal la Balue.—Le serviteur d’Olivier Ledain.—Le duc d’Orléans et Madame de Beaujeu.—Charles VIII en Italie.—Sa continence.—Procès de Louis XII et de Jeanne de France, sa femme.—Citations de l’interrogatoire des parties.—Anne de Bretagne et la Cour des dames.—Louis XII en Italie.—L’intendio de Thomassine Spinola.—Les Milanaises.—Le Doctrinal des dames, de Jean Marot.—Comparaison entre les Lombardes et les femmes de Paris.

Le Dauphin Louis, fils aîné de Charles VII, fut, dans sa jeunesse, aussi libertin que son grand-père Charles VI l’avait été; il eut un grand nombre de maîtresses qui lui donnèrent plusieurs bâtards, qu’il ne fit pas difficulté de reconnaître, de doter et de marier, quand il fut sur le trône; suivant la tradition, il jeta aussi quelques enfants dans des familles bourgeoises, où il avait des commères, qu’il ne cessa pas de fréquenter en devenant roi; auprès de lui, ses favoris et ses serviteurs ne se piquaient pas de mener une conduite plus régulière, et sa petite cour, en Dauphiné, comme à Geneppe en Brabant, où il chercha un asile contre la colère paternelle, se distingua des cours de France et de Bourgogne, à cette époque, par le relâchement des mœurs et surtout par la dépravation de la plupart de ceux qui la composaient. Il suffit de feuilleter le recueil des Cent Nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI, pour se rendre compte de l’esprit de débauche qui animait la gaieté de cette cour, où chacun s’enorgueillissait de ses prouesses galantes et en tenait registre, pour ainsi dire, en les divulguant sous le voile transparent de noms supposés. Le Dauphin encourageait, par son exemple, la licence des conteurs, Antoine de la Sale, le sire de Dampmartin, Jean de la Roche et autres officiers de sa maison, qui, aux veillées du soir, assis sous le manteau d’une vaste cheminée, semblaient disputer de hardiesse dans leurs récits orduriers.

Les femmes, il est vrai, n’assistaient pas à ces veillées; elles vivaient alors fort retirées, dans le mystère de la vie domestique; elles n’avaient aucune relation avec les hommes, en dehors des cérémonies où elles paraissaient en public. Elles passaient le temps à s’occuper de travaux manuels dans l’intérieur du ménage; elles avaient donc moins d’occasions que d’envies de mal faire: elles étaient toutes préparées à l’amour, par la lecture des romans de chevalerie, mais leur vertu se trouvait sauvegardée par l’étiquette qui ne permettait pas d’arriver jusqu’à elles. Ainsi, Marguerite d’Écosse, première femme de Louis XI, fut gravement compromise, par cela seul qu’elle s’était trouvée, sans lumière, dans son appartement, avec ses femmes et deux ou trois gentilshommes. Un de ceux-ci, nommé Jamet de Tillay, se vanta d’avoir obtenu de la dauphine quelque faveur, qui se bornait sans doute à un doux propos ou à un serrement de main. La calomnie envenima l’indiscrétion de Jamet de Tillay, et deux ou trois témoins lui attribuèrent des paroles très-injurieuses contre cette princesse, qui, après l’avoir bien accueilli, le tint à distance à cause de son indiscrétion. Selon ces témoins, Jamet aurait dit, en montrant la dauphine, qui «se ceignoit aucune fois trop serrée, aucune fois trop lasche,» et qui passait les nuits à lire ou à faire des rondeaux: «Avez-vous point veu cette dame-là? elle a mieux manière d’une paillarde, que d’une grande maîtresse!» Mais le sire de Tillay, tout en se justifiant d’avoir mal parlé de la dauphine, laissa planer sur elle un soupçon plus grave que les paroles amères qu’il se défendait d’avoir dites; il raconta, dans l’enquête qui eut lieu à ce sujet, après la mort de Marguerite d’Écosse, que cette princesse se trouvait un soir, «couchée sur sa couche», ayant plusieurs de ses femmes autour d’elle, avant que les torches fussent allumées; messire Regnault, maître d’hôtel de la dauphine et un autre gentilhomme étaient appuyés l’un et l’autre sur la couche de Marguerite: on parlait bas dans la chambre, et il y avait des intervalles de silence. Jamet de Tillay, qui entra dans un de ces moments-là, dit vivement à messire Regnault, «que c’estoit grande paillardie à luy et aux autres officiers de ladite dame de ce que les torches estoient encore à allumer.» On s’empressa d’allumer les torches, mais la dauphine fut tellement affligée de la méchanceté de Jamet de Tillay, qu’elle tomba dans une profonde mélancolie et mourut de consomption. Une de ses dames d’honneur, Jeanne de Trasse, rencontrant face à face le sire de Tillay, lorsque la pauvre princesse allait rendre le dernier soupir, ne put s’empêcher de lui dire, en le menaçant: «Ah! faux et mauvais ribauld, elle meurt par toi!» Le bruit courut à la cour, que le sire de Tillay avait été l’amant de Marguerite et que sa jalousie contre un rival lui avait inspiré les paroles piquantes dont la dauphine se sentit mortellement atteinte.