L’histoire a vengé l’honneur de cette princesse, qui était sans doute romanesque, mais fort peu disposée à la galanterie. C’est elle qui, passant dans un verger où le poëte Alain Chartier s’était endormi, s’approcha de lui et le baisa sur la bouche. «Je n’ai pas baisé l’homme, dit-elle aux personnes de sa suite qui s’étonnaient d’autant plus que maître Alain était l’homme le plus laid de France: j’ai seulement baisé la bouche d’où il est sorti tant de belles choses.» Marguerite était d’une beauté remarquable, mais son mari lui reprochait d’avoir l’haleine fétide; aussi, comme le dit Comines, fut-il marié avec elle «à son déplaisir, et tant qu’elle vécut il y eut regret.» Quand il l’eut perdue en 1444, il ne songea pas d’abord à prendre une autre femme, quoique la première ne lui eût pas donné d’enfant. Ce ne fut qu’en 1451 qu’il se remaria avec Charlotte de Savoie. Cette princesse n’avait que six ans, le jour de ses noces, et le mariage ne put être consommé que le jour où Charlotte eut atteint l’âge de puberté: elle avait douze ans à peine, lorsqu’elle entra dans le lit de son époux. Celui-ci, en attendant, ne s’était pas ralenti dans ses amours: il fut épris de deux demoiselles nobles Phélise Renard et Marguerite de Sassenage; il eut d’elles trois ou quatre enfants; mais il préférait aux filles de qualité les simples bourgeoises, les filles et les femmes de marchands. Voilà pourquoi il choisit à Dijon Huguette Jacquelin, à Lyon la Gigonne, à Paris la Passefilon; il les entretenait simultanément, il les emmenait dans ses voyages et leur faisait partager sa couche, après de joyeux soupers dont les contes gras faisaient l’assaisonnement. Il ne rougissait pas de se montrer en public avec la Gigonne et la Passefilon, qui étaient bien connues dans le peuple: on les appelait les commères du roi, mais leur honnêteté (c’est le mot dont se sert le chroniqueur Jean de Troyes) les avait fait bien venir de tout le monde, malgré l’emploi peu honorable qu’elles avaient ensemble dans la chambre du roi. Les bourgeois n’étaient pas même fâchés de voir que le dauphin Louis avait préféré de petites bourgeoises à de grandes dames, et ses deux commères, la Gigonne et la Passefilon, qui ne s’enorgueillissaient pas de leur prostitution comme Agnès Sorel, n’eurent pas, comme celle-ci, à se plaindre du mauvais accueil des gens de Paris. Nous croyons que les noms de Gigonne et de Passefilon étaient des sobriquets qui leur avaient été donnés par raillerie, mais rien ne peut nous guider dans la recherche de l’étymologie de ces sobriquets. Elles furent toutes deux mariées sous les auspices de leur royal protecteur et elles firent souche de famille honnête. Longtemps après leur règne de courtisanes, on dansait encore une gigue nommée la Gigonne et les femmes portaient leurs cheveux à la Passefilon, mais on avait déjà oublié l’origine de cette coiffure et de cette danse.
Malgré le rôle que ces deux femmes jouèrent simultanément auprès du roi et qui paraît avoir continué jusqu’à leur mariage en 1476, l’historien de Louis XI, Philippe de Comines, atteste que ce prince, ayant perdu en 1459 un fils nommé Joachim, «fit vœu à Dieu, en ma présence, dit-il, de jamais ne toucher à femme qu’à la reyne sa femme.» On sait que Louis XI ne se souciait guère de tenir un serment, cependant Comines a l’air de croire qu’il avait persévéré dans ce vœu téméraire, «encores que la reyne, ajoute-t-il, n’estoit point de celles où on devoit prendre grand plaisir, mais, au demeurant, fort bonne dame.» En effet, Charlotte de Savoie, qui avait été en puissance de mari dès l’âge de six ans, vécut presque toujours à l’écart, au château d’Amboise, «portant fort petit état, dit Brantôme, et estant fort mal habillée, comme simple damoiselle, et là la laissoit, avec petite cour, à faire ses prières, et luy (le roi) s’alloit promener et donner du bon temps.» Il n’est pas étonnant que cette princesse, que Louis XI n’aimait pas, ait mené une existence chaste et vertueuse dans la retraite et l’abandon; la petite cour qui l’environnait n’était pas sans doute moins sage qu’elle. Mais Louis XI, qui changeait souvent de résidence et qui avait auprès de lui, comme le dit Comines (liv. VI, chap. 13), tant de femmes à son commandement, ne fit honneur à son vœu de fidélité conjugale, qu’en devenant vieux, infirme et moribond.
On peut donc dire que la cour de France sous ce règne-là ne donna pas l’exemple de la décence et de la retenue dans ses mœurs. Il y avait alors, chez les grands comme chez les petits, un dévergondage général d’idées, d’actions et de paroles: l’amour métaphysique et romanesque, dont la chevalerie avait fait le code, cédait la place à l’amour matériel et positif, qui conduisait souvent à la débauche et au scandale. Ce n’étaient que maris trompés, veuves intrigantes, femmes libertines, filles séduites. Le conte de Boccace avait pris corps et âme, en quelque sorte, dans la société française. Après tant de calamités publiques, après la guerre, la peste, la famine et la misère, on ne songeait qu’à regagner le temps perdu et à se divertir. La Prostitution avait fait bien des progrès, par suite de la difficulté qu’on avait eue à vivre des produits d’un travail honnête; ainsi ce passage du Journal du Bourgeois de Paris (en 1435), si obscur qu’il soit, ne laisse pas de doutes sur les souffrances et les embarras des femmes à gages: «En ce temps que chascun a appris à gaigner, estoient les gaiges si maulvaises, que les bonnes femmes qui avoient apprises à gaigner cinq ou six blancs par jour, se donnoient volontiers pour deux blancs et se vivoient dessus.» Il est possible que ces bonnes femmes ne fussent pas des prostituées, comme on a voulu le démontrer, mais, en tous cas, une malheureuse, qui ne gagnait que deux blancs pour sa vie de chaque jour, était bien près de livrer son corps en échange de quelques sous. Le règne de Louis XI, à en juger par différents faits consignés dans la Chronique scandaleuse de Jean de Troyes, fut encore plus favorable que les règnes précédents à la Prostitution proprement dite.
Certainement la morale publique était peu respectée, à une époque où l’on exposait aux regards des passants, dans les fêtes de l’entrée du roi à Paris (1461), «trois bien belles filles faisans personnaiges de seraines toutes nues, et leur véoit-on le beau tetin droit, séparé, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante;» à une époque où les oiseaux jargonneurs, pies, geais et chouettes, ne savaient répéter que des mots obscènes, comme paillard, fils de putain, et «plusieurs aultres beaulx mots,» dit Jean de Troyes, en 1468; à une époque où un gros Normand, qui maintenoit sa propre fille, en avait eu plusieurs enfants qu’il tuait, de concert avec cette fille, dès qu’ils étaient nés (1466); à une époque où un moine, «qui avoit les deux sexes d’homme et de femme, de chascun d’eux se aida tellement qu’il devint gros d’enfant» et accoucha (1478); à une époque enfin où un valet de chambre du roi, nommé Regnault la Pie, se faisait entretenir publiquement par la vieille femme de maître Nicole Bataille, le plus savant légiste de France, qui mourut de chagrin et de courroux en 1482, après avoir vu sa fortune entière consacrée à la lécherie de cette charogne et de ses ribaux particuliers. (Voy. aux dates indiquées, la Chronique scandaleuse écrite par un greffier de l’hôtel de ville de Paris.)
Louis XI ne faisait que rire de ces aventures; il rit plus fort que jamais, en apprenant que son ministre le cardinal La Balue, qui avait des relations adultères avec la femme d’un notaire de Paris, nommée Jeanne Dubois, «fameuse par ses amours,» dit Sauval, était tombé dans un guet-apens, que son rival, le seigneur de Villiers-le-Bocage, lui avait dressé, au retour d’une de ses visites galantes. Au moment où le prélat, monté sur sa mule et accompagné de ses gens qui portaient des torches, passait dans la rue Barre-du-Bec, une troupe d’hommes armés l’avait attaqué à l’improviste, et il serait peut-être resté sur le pavé, si sa mule n’avait pas pris le mors aux dents et ne l’avait emporté jusqu’au cloître Notre-Dame où il demeurait. Cette affaire n’eut pas de suites fâcheuses pour les auteurs de ce guet-apens nocturne, parce que le prélat, qui craignait d’être compromis dans le procès, ainsi que sa maîtresse, s’empressa d’arrêter les informations judiciaires. Un procès d’un autre genre, plus scandaleux, qui suivit son cours en 1477, faillit compromettre bien gravement un favori du roi, son barbier et son valet de chambre, Olivier le Dain. Ce personnage ne fut pas mis en cause, mais son serviteur et ami, nommé Daniel de Bar, eut à se défendre contre une accusation qui aurait sans doute, s’il eût été condamné, rejailli honteusement sur Olivier le Dain. Deux femmes de mauvaise vie, l’une mariée à un nommé Colin Pannier, l’autre vivant en concubinage avec un nommé Janvier, accusèrent Daniel de Bar «de les avoir efforciées et en elles faict et commis l’ord et villain péché de sodomie.» En conséquence, Daniel de Bar fut arrêté et traduit en cour criminelle, par sentence du prévôt de Paris; mais, l’enquête faite, on reconnut que Daniel était innocent des faits qu’on lui imputait, et les deux femmes dissolues, qui l’avaient incriminé, confessèrent qu’elles avaient faussement et méchamment accusé le serviteur d’Olivier le Dain. En conséquence, elles furent condamnées, par le prévôt de Paris, à «estre batues nues et bannies du royaume,» leurs biens confisqués au profit du roi, ce qui fut exécuté «par les carrefours de Paris,» le mercredi 11 mars 1477. Grâce à cet arrêt, Olivier le Dain et son serviteur échappèrent l’un et l’autre à de honteux soupçons, qui pouvaient les mener au bûcher; car, vers ce temps-là, le péché contre nature, déféré aux tribunaux, n’était guère moins puni que la bestialité.
Cet abominable péché était fort rare en France jusqu’aux expéditions d’Italie, qui familiarisèrent avec lui les armées de Charles VIII et de Louis XII. Cependant la cour de ces deux rois en fut à peu près sauvegardée par le bon exemple de l’un et de l’autre, qui n’appréciaient pas l’amour à l’italienne, suivant l’expression de Brantôme. Charles VIII et Louis XII avaient au plus haut degré la passion des femmes. Le duc d’Orléans, qui fut le sage roi Louis XII, était si débauché dans sa jeunesse, qu’il ne regardait ni à l’âge, ni à la figure, ni à la condition, pour faire chère lie avec la première venue; aussi, lui appliquait-on le proverbe, qui avait été mis en circulation, du temps de son grand-père, Louis d’Orléans, frère de Charles VI: «Toute femme doit estre incupérée d’être menée à Orléans.» Néanmoins, ce prince, de mœurs si relâchées, refusa toujours d’être complaisant ou même poli pour la régente de France, madame de Beaujeu, qui s’était éprise de lui, et qui ne lui cachait pas le vif sentiment auquel il évita toujours de répondre: «Si ce prince, dit Brantôme, eût voulu fléchir un peu à l’amour de madame Anne de France, il auroit eu bonne part au gouvernement.» Mais loin de là, il se montra constamment froid et dédaigneux à l’égard de cette princesse, qui lui déplaisait beaucoup. Dans une partie de paume où il jouait, en présence du roi Charles VIII et de sa sœur mariée au sire de Beaujeu, celle-ci jugea tout haut un coup douteux et se prononça contre le duc d’Orléans. Ce dernier fit semblant de ne pas avoir entendu qu’elle lui donnait tort, et il dit, à ce propos, «que, quiconque l’avoit condamné, si c’estoit un homme, il en avoit menti, et si c’estoit une femme, que c’estoit une putain.» Cette injure qui s’adressait en face à la régente, fit tourner son amour en haine, et le duc d’Orléans se vit bientôt obligé de quitter la cour et de se mettre en révolte ouverte contre son implacable ennemie, qui le fit prisonnier et l’enferma dans la grosse tour du château de Loches.
Le roi Charles VIII, qui mourut jeune et subitement, au dire de Brantôme, «pour avoir aimé les femmes plus que ne comportoit sa petite complexion,» était d’une nature ardente et passionnée. Néanmoins, quand il eut épousé la belle et vertueuse Anne de Bretagne, qui passait pour la plus preude femme de son temps, il ne s’adonna qu’en cachette à la galanterie, et la cour de France, que l’exemple de la jeune reine avait fait rentrer dans la voie des bonnes mœurs, devint une école de sagesse et d’austère vertu. Cependant la reine Anne eut autour d’elle plus de dames et de damoiselles qu’on n’en vit à la cour sous les règnes précédents; ce fut elle «qui commença, dit Brantôme, à dresser la grande cour des dames, car elle en avoit une très-grande suitte, et de dames et de filles, et n’en refusa jamais aucune... Elle les faisoit nourrir et sagement, et toutes à son modèle se faisoient et se façonnoient sages et vertueuses.» Charles VIII avait trouvé néanmoins parmi ces filles d’honneur une maîtresse qui eut assez d’empire sur lui pour l’empêcher de faire une seconde expédition d’Italie. Dans sa première expédition, qui réussit avec tant de bonheur, le roi de France n’avait pas manqué d’occasions d’être infidèle en même temps à sa maîtresse et à sa femme; toutes les villes, qu’il traversait avec son armée triomphante, lui offraient des récréations amoureuses, qui ne lui laissaient que l’embarras du choix et le regret de son insuffisance; quand il fit son entrée à Milan, «les belles et grandes dames du pays et de la ville, rapporte Brantôme, qui traduit ici la Chronique de Gaguin, paroissoient aux rues et aux places principalles, et si bien ornées de la teste et du corps, qu’il n’y avoit rien si beau à voir à nos François nouveaux, qui n’avoient veu les leurs de France si gentilles ny en si belle parure.» Ces trop séduisantes sirènes s’approchaient du roi à l’envi, sous prétexte de lui présenter leurs enfants, et le roi n’en avait que «plus de loysir et amusement à contempler leur beauté, leurs bonnes grâces et la superbeté et gentillesse de leurs accoustrements.»
Charles VIII marqua ses étapes en Italie par quelques enfants naturels, qui s’honorèrent plus tard de leur naissance, et il paraît avoir échappé à la funeste rencontre du mal de Naples qui gâta un grand nombre de ses officiers et de ses soldats. Le mal de Naples, il est vrai, n’était pas encore répandu dans toute l’Italie, mais le roi, qui donnait libre carrière à ses caprices sensuels, n’eût pas été retenu par une pareille crainte: il n’y eut qu’un sentiment plus élevé et moins égoïste qui put lui commander la continence. «Les délices de Vénus et les entraînements de la volupté, dit Simon Nanquier dans une églogue latine sur la mort de ce prince, ne le firent jamais sortir du sentier de la justice.» A son passage par la ville d’Ast, en se retirant le soir dans la chambre qui lui était destinée, il y trouva une fille de la plus merveilleuse beauté. Deux de ses domestiques, «qui prenoient soin de ses plaisirs,» dit Varillas, avaient choisi cette fille pour la couche du roi. Elle s’était agenouillée devant une image de la Vierge et elle priait, lorsque Charles VIII entra. Le roi l’invita doucement à venir à lui: elle obéit en tremblant. Elle pleurait et gémissait; le roi voulut savoir la cause de sa douleur: «Je vous conjure de me sauver l’honneur! lui dit-elle; c’est une grâce que je vous demande, au nom de cette Vierge immaculée!» Alors elle raconta que ses parents l’avaient vendue aux valets de chambre du roi pour l’usage de Sa Majesté. Charles VIII admirait la grande beauté de cette jeune fille, mais il ne céda pas à la tentation et il rassura l’innocente victime qui était à sa merci, en s’informant de ce qu’il pouvait faire pour elle. Il apprit qu’elle aimait un jeune homme qui l’aimait aussi et qui devait l’épouser; il manda ce jeune homme sur-le-champ, avec le père et la mère de la fille; il exigea que les deux amants fussent fiancés en sa présence, et il se chargea de la dot en leur faisant remettre cinq cents écus d’or.
Au retour de la conquête de Naples, Charles VIII, qui s’y était donné du bon temps, ne tarda pas à renoncer aux femmes; il ne se sentait plus la force de vivre comme il avait vécu; il ne conserva pas même la maîtresse qu’il avait parmi les filles d’honneur, et il devint aussi réglé dans ses mœurs que pouvait l’être un moine cloîtré. Les médecins lui avaient conseillé de se modérer sur un chapitre où ses moyens n’étaient plus en harmonie avec ses désirs. Cette tardive modération ne prolongea pas beaucoup son existence. Son cousin, le duc d’Orléans, qui lui succéda comme le plus proche héritier de la couronne, avait déjà changé de vie et dompté ses passions vagabondes, lorsqu’il monta sur le trône. Il était amoureux de la reine Anne de Bretagne, et pour se mettre en état de l’épouser en secondes noces, il entreprit de faire casser son mariage avec Jeanne de France, quoique ce mariage fût consacré par vingt-cinq ou vingt-six ans de cohabitation. Il prétendit pourtant, dans ce triste et scandaleux procès, que ledit mariage n’avait jamais été consommé, attendu que l’épouse était viciée de corps. La pieuse Jeanne répondit que, tout en reconnaissant «n’estre aussi belle et aussi bien faite que les autres femmes,» elle avait accompli les œuvres et les devoirs du mariage. Le roi lui-même subit un interrogatoire devant l’officialité de Tours, et il déclara, en rougissant, qu’il croyait bien n’avoir usé complétement de ses droits de mari: Neque realiter licet intus fuerit, écrivit le greffier, qui déguisait autant que possible dans son latin de procédure les incongruités des questions et des réponses. Ainsi, le juge ayant objecté à madame Jeanne de France, que, suivant les déclarations de son mari, elle n’était pas conformée de manière à pouvoir faire des enfants, le greffier écrivit dans son procès-verbal: «Quod non potuisset aut posset parere, sed nec semen virile secundum naturæ congruentiam recipere, imo neque a viro intra claustra pudoris naturaliter cognosci.» (Voy. l’Hist. du seizième siècle, par le bibl. Jacob, t. Ier, p. 113 et suiv.) Le tribunal demandait que Jeanne fût visitée par des matrones qui constateraient son état physique, mais cette pauvre princesse, qui a été canonisée depuis comme une sainte, refusa de se soumettre à une humiliation aussi pénible pour sa pudeur et préféra souscrire de bonne grâce à son divorce. Elle entra dans un couvent, et Louis XII ne fut pas plus tôt libre, qu’il se remaria enfin avec sa chère Anne de Bretagne.
Sous ce règne, la cour de France fut plus vertueuse qu’elle ne l’avait jamais été: l’influence morale de la reine Anne s’y faisait sentir, de même que celle de la reine Blanche à la cour de saint Louis. La Prostitution, qui, d’après le témoignage des poëtes et des prédicateurs, n’épargnait aucune classe de la société française, s’arrêtait au seuil de la cour ou ne s’y glissait qu’à la dérobée, loin des yeux vigilants de la reine. Louis XII ne se mêlait pas de l’austère surveillance que sa tant bonne femme exerçait sur les mœurs de son entourage, et il en riait à part lui, car il se souvenait d’avoir été bon raillard et joyeux compagnon, mais il ne contrariait pas là-dessus les idées et les intentions de sa chaste moitié, et quand les clercs de la Basoche et les Enfants-sans-souci osèrent, dans leurs farces théâtrales, se moquer de l’hypocrisie qui régnait à la cour de la reine: «Je veux qu’on joue en liberté, dit Louis XII; je veux que les jeunes gens déclarent les abus qu’on fait en ma cour, puisque les confesseurs et autres qui font les sages n’en veulent rien dire; pourvu qu’on ne parle toutefois de ma femme, car j’entends que l’honneur des dames soit gardé.» Il ne fallait pas moins que la rigidité d’Anne de Bretagne pour empêcher le débordement des mœurs d’arriver jusqu’à elle, car les expéditions d’Italie et le séjour de l’armée française dans le pays conquis avaient eu pour résultat d’importer en France les habitudes italiennes, le goût immodéré des plaisirs sensuels et tous les raffinements de la volupté. Quant au mal de Naples, ce fut la conséquence immédiate de la première conquête du royaume napolitain; mais, dans les guerres successives qui occupèrent tout le règne de Louis XII, ce mal nouveau, qu’on allait sans cesse chercher à sa source, se naturalisa si bien parmi les gens d’armes qui l’avaient gagné, de Gênes à Naples, de Milan à Venise, que son surnom de mal français ne lui fut contesté par personne.