Louis XII eut bien de la peine à se garantir des séductions de ces charmantes Italiennes, qui semblaient avoir juré de le rendre infidèle à son épouse absente; il faillit plus d’une fois succomber, et il ne fut préservé des dangers qui menaçaient sa continence, qu’en se jetant dans le mysticisme d’une liaison platonique pour la belle Génoise Thomassine Spinola, dont il était l’intendio ou l’ami de cœur, pendant que sa noblesse, autour de lui, se plongeait dans les délices et s’enivrait d’amour avec une aveugle frénésie. On ne peut s’imaginer quel fut le prestige des femmes italiennes sur les conquérants de l’Italie; ils furent vaincus et soumis à leur tour. Les historiens contemporains n’ont pas négligé de faire le portrait de ces enchanteresses, qui devaient avoir une si fâcheuse influence sur les mœurs et sur la santé de leurs imprudents adorateurs. Voici comment Jean Marot, poëte-valet de chambre d’Anne de Bretagne, nous représente, dans son poëme du Voyage de Gênes, le ravissant spectacle qui attendait les vainqueurs, à leur entrée dans la ville de Milan, en 1507:
Lors les ouvrouers furent plains et couvers
De maincte dame, en beaulté très exquise.
La Foyre ay veue à Lyon et Anvers,
Lendit, Gibray et autres lieux divers;
Mais onc ne viz si belle marchandise:
Chascune estoit en une cheize assise,
Levée en hault, pour leur corps monstrer mieulx.
Mais les aucuns, de leur gloire envieux,
Disoient que fard les rendoit ainsi belles;
Mais quoy qu’ils dient, je croy, si m’aident dieux,
Qu’on ne sauroit mieulx repaistre ses yeulx,
Qui ne verroit choses célestielles.
Le même spectacle, qui avait frappé d’admiration le poëte, accoutumé aux grâces décentes et naïves des dames françaises, produisit sur lui le même effet que la première fois, lorsque, deux ans plus tard, Louis XII fit encore son entrée dans Milan, qu’il venait châtier après une sanglante révolte. Le beau sexe milanais eut sans doute beaucoup de part dans le pardon que le roi de France accorda aux habitants de la ville rebelle. Jean Marot était là, et il fut captivé, comme les plus vieux capitaines, à la vue de ce triomphe féminin qui éclipsait le triomphe du roi:
De dames moult frisques,
Œuvres déifiques,
Faces angéliques,
Ouvroyrs et boutiques
Dyaprez estoient:
Là, mainctz fantastiques,
Amans lunatiques,
Voyans telz reliques,
Soubz regardz obliques
Leurs yeulx repaissoient;
D’habits auctentiques
Carcans magnifiques,
Pierreries antiques,
Par toutes practiques,
Leurs corps phalleroient;
Puis, en leurs traficques,
Dardoient, comme picques,
Regards vénériques,
Dont amantz lubriques
Ils mortifioient.
On doit s’étonner que la reine Anne de Bretagne ait eu assez de pouvoir et de volonté, pour que le contact de l’Italie, qui allait corrompre la France, ne se soit pas fait sentir, de son vivant, dans la cour des dames, qu’elle avait établie au château de Blois, où elle résidait d’ordinaire. Il ne tint pas à elle que les mœurs publiques ne s’améliorassent, et elle fit de grands efforts pour remettre en honneur les vertus de son sexe. Jean Marot, qui a composé, par son ordre, le Doctrinal des dames, s’est contenté de paraphraser les beaux préceptes qu’elle enseignait, surtout par son exemple. Voici un de ces préceptes: d’estre chaste en estant belle. Le rondeau, que le poëte a tiré de là, commence ainsi:
Qui a ces deux, chasteté et beaulté,
Vanter se peult qu’en toute loyaulté
Toute autre dame elle surmonte et passe,
Veu que Beaulté oncques jour ne fust lasse
De faire guerre à dame Chasteté.
Mais quant ensemble elles font unité,
C’est don divin joinct à l’humanité,
Qui rend la dame accomplie de grace,
Qui a ces deux.
Anne de Bretagne recommande aussi, dans ce Doctrinal que Jean Marot a déduit en vingt-quatre rondeaux, l’honnesteté,
.... Car c’est la perle et gemme
Que les dieux ont enchassée en noblesse;
la prudence, qui encontre la chair luyte; le beau maintien, qui
.... Est la poste et vray guide
Pour monter dame au temple de Vertu.