Elle invite les dames d’estre bon exemple aux autres, d’éviter oysiveté, d’avoir esgard à l’honneur, et enfin d’aymer un Dieu et ung homme seulement. On reconnaît, dans ces rimes édifiantes, la chaste inspiration qu’Anne de Bretagne avait communiquée à son poëte ordinaire, et l’on voit qu’elle voulait faire servir à l’enseignement moral de sa cour la poésie, qui n’avait eu d’autre attribution que de corrompre les cœurs et d’amollir les âmes. Anne de Bretagne faisait peu de cas de tous les lieux communs d’amour profane, que les poëtes ne se lassaient pas de mettre dans leurs ouvrages, souvent licencieux. Elle leur reprochait aussi d’employer des expressions trop libres, qui blessaient une oreille honnête, car elle ne souffrait pas dans un livre ce qu’elle eût rougi d’entendre sortir de la bouche de l’auteur: elle pensait que la chasteté des paroles doit accompagner la chasteté des actions. Aussi, eut-elle bien de la peine à pardonner au sire de Grignaux, son chevalier d’honneur, qui lui avait appris, au lieu d’un compliment qu’elle devait adresser à l’ambassadeur d’Espagne, certaines salaudries en langue espagnole, qu’elle ne comprenait pas et qu’elle se préparait à débiter en audience solennelle, lorsque le roi l’avertit de cette plaisanterie qu’il avait autorisée pour rire et passer le temps, dit Brantôme.
Il n’y eut que la mort de cette sage reine, qui délia la langue aux poëtes de cour. Jean Marot, qui achevait de composer la Vray disant Avocate des dames, pour obéir à sa bonne dame et maîtresse, retomba aussitôt dans ses mauvaises poétiques, et se reprit à rimer sur des sujets galants et même orduriers. En un moment, la cour de France subit une complète métamorphose, et la Prostitution leva le masque. Jean Marot constate ainsi, que les mœurs étaient plus relâchées qu’auparavant:
Au faict d’amours beau parler n’a plus lieu,
Car, sans argent, vous parlez en hebrieu,
Et fussiez-vous le plus beau fils du monde,
Il faut foncer, ou je veux qu’on me tonde,
Si vous mettez jamais pied à l’estrieu.
C’était là le résultat des guerres d’Italie. Les habitudes de libertinage, que les gens d’armes avaient prises au delà des monts, les suivirent en France, et les femmes françaises s’étaient modelées à leur insu et malgré elles sur les femmes italiennes, qui laissaient aux vainqueurs tant de souvenirs délicieux et cuisants. Les gentilshommes qui avaient fait partie des expéditions de Charles VIII et de Louis XII, ne manquaient pas, à leur retour, d’exalter à l’envi les charmes incomparables des Italiennes, quelque maleficiés qu’ils eussent été dans leurs amours. Les Françaises, que leurs maris et leurs amants semblaient déprécier à l’avantage de ces dangereuses sirènes, avaient conçu à l’égard de celles-ci une jalousie et une haine implacables: elles se plaisaient à faire ressortir les défauts des étrangères et à rehausser leur propre supériorité. Voici un rondeau, que Jean Marot écrivit sous la dictée de quelque belle dame qui se désolait de voir qu’on lui préférât une Lombarde:
Pour le deduict d’amoureuse pasture,
A quelqu’un fiz l’autre jour ouverture:
Qui valloit mieulx, la Françoise ou Lombarde?
Il me respond: «La Lombarde est braguarde,
Mais froide et molle et sourde soubz monture.
Beau parler ont, et sobre nourriture:
Mais le surplus n’est que toute paincture,
Vous le voyez; car chascune se farde
Pour le deduict.
La Françoise est entière et sans rompture,
Doulce au monter, mais fière à la poincture.
Plaisir la mayne; au profit ne regarde.
Conclusion: qui qu’en parle ou brocarde,
Francoises sont chefz d’œuvre de nature
Pour le deduict.
Les Françaises avaient beau dire et faire, on n’en courait pas moins aux Italiennes, qui devenaient ainsi l’attrait permanent des campagnes d’Italie. Les gentilshommes de la cour se trouvaient si bien par delà les monts, qu’ils ne se pressaient pas de retourner en France et qu’ils s’établissaient à Milan et dans les principales villes du Milanais avec leurs maîtresses, comme s’ils ne se souciaient plus de leurs femmes et de leurs enfants qui étaient restés en France. Pendant tout le règne de Louis XII et dans les premières années du règne de François Ier, c’était à qui s’en irait vivre en Italie. Les pauvres Françaises ne savaient plus comment l’emporter sur des rivales aussi séduisantes, qui leur enlevaient de la sorte amis et époux, lesquels ne leur revenaient que ruinés d’argent et de santé. A l’avénement de François Ier, la fine fleur de la noblesse française avait traversé les Alpes et s’était répandue dans toute la Lombardie; on ne voyait plus que des barbes grises et des cheveux blancs, à la cour de France; les dames mariées pouvaient se croire veuves, et les jeunes damoiselles devaient craindre de rester filles. Elles imaginèrent une espèce de conspiration contre le beau sexe du Milanais, et elles chargèrent le poëte Jean Marot d’écrire aux Courtisans de France estans pour lors en Italie une épître satirique, dans laquelle les Lombardes étaient comparées aux Françaises, de manière à mettre en évidence les vertus et les mérites des unes, les vices et les imperfections des autres. Ce n’était pas sans raison qu’on avait confié à Jean Marot le rôle délicat de secrétaire des dames de Paris; il avait lui-même résidé en Italie assez longtemps pour être bien instruit des mœurs italiennes: il connaissait le fort et le faible de ces étranges galloises, qui faisaient un si grand tort aux amours de sa patrie. Il n’était donc pas en peine de leur dire leur fait au nom des dames de Paris. Il commence par les accuser de ne se donner, que par intérêt, car
.... Il les faut d’or et d’argent saisir,
Ains que gesir et coucher soubz leur aisle.
C’est pour tirer argent, qu’une Lombarde peint son visage et fait toilette; la cupidité seule l’excite et la pousse à commettre ce doux méfait, dont tous les dieux ont pitié, quand il est absous par l’amour, et qui devient une souillure, lorsque c’est l’avarice qui en règle les conditions;
Mais cueur françois, de son amy, prend garde,