François Ier et ses gentilshommes quittèrent à regret l’Italie, où, n’en déplaise aux dames de Paris et à Jean Marot, l’amour semblait meilleur qu’en France, et ils rapportèrent avec eux les mœurs italiennes, qui se mêlèrent aux mœurs françaises pendant tout le seizième siècle.
- Castelli del.
- Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris
- Roxe sc.
DUBOIS CHEZ LA FILLON.
[CHAPITRE XXXI.]
Sommaire.—Les Dames galantes de Brantôme.—Dédicace à la reine Marguerite.—La Prostitution sous les Valois.—François Ier, dit le roi grand nez.—Causes de sa première expédition en Italie.—Sa première maladie.—Éloge de la cour des dames.—Son origine et son usage.—L’exemple de la cour.—Le roi proxénète.—Le rut des cerfs.—Les dames en carême.—Indécence du langage et de la poésie.—La demoiselle de Tallard et les papes.—La belle Helly.—La comtesse de Châteaubriant.—Faveur de la duchesse d’Étampes.—La petite maison du roi, rue de l’Hirondelle.—Surprises nocturnes du logis du roi.—La Prostitution dans la clémence.—Diane de Poitiers et son père.—Jean de Brosse, mari de la duchesse d’Étampes.—La belle Ferronnière, etc.
L’histoire de la Prostitution à la cour de France durant le seizième siècle ferait un livre entier, si l’on voulait recueillir toutes les anecdotes qui sont de nature à peindre les mœurs de l’aristocratie sous les Valois; il faudrait seulement, pour faire un tableau exact de cette incroyable dépravation, extraire des œuvres de Brantôme tout ce que cet abbé courtisan a rassemblé de faits scandaleux, qu’il raconte le plus librement du monde, sans soupçonner qu’il puisse offenser la pudeur de personne. Cette circonstance seule prouverait, mieux que tous les récits, le degré de corruption, auquel était parvenue la société française du temps de Charles IX et de Henri III: alors on n’avait plus même le sentiment de l’honnêteté, et l’on n’éprouvait aucun embarras à expliquer sans réticence, même devant des dames, les plus sales, les plus ignobles mystères du libertinage. Ainsi, Brantôme, en dédiant son Recueil des Dames galantes au duc d’Alençon, fils et frère de nos rois, le supplie de fortifier de son nom et de son autorité ses Discours, remplis des bons mots et contes que ce prince avait daigné lui apprendre fort privément dans leurs entretiens familiers; et le premier manuscrit de ce recueil ordurier, si précieux néanmoins pour l’histoire de la cour, c’est à la reine Marguerite, épouse divorcée de Henri IV, que l’auteur en fait hommage. Cependant il n’osa pas faire imprimer de son vivant les contes, histoires, discours et beaux mots, qu’il avait recueillis avecques grande peine; mais, par son testament, il ordonnait à sa nièce la comtesse de Durtal de les livrer à l’impression: «Je veux aussy, disait-il dans ce testament, que le premier livre qui sortira de la presse soit donné pour présent, bien relié et couvert, à la reyne Marguerite, ma très-illustre maistresse, qui m’a faict cest honneur d’en avoir veu aucuns et trouvé beaux et faict estime.»
Nous sommes forcés de nous borner dans ce sujet inépuisable, et nous essayerons seulement de caractériser le genre de Prostitution, qui régnait à la cour de France sous chaque roi de la branche des Valois; car chacun de ces rois donna par son exemple et par ses goûts une physionomie spéciale aux mœurs de son temps, et l’on peut dire que, si le seizième siècle tout entier est consacré à une monstrueuse débauche qui paraît être le but et le mobile de toutes les actions humaines, rien ne ressemble moins à la licence de la cour de Henri III, que la licence de la cour de François Ier: l’une est encore française, du moins par intervalles; l’autre est devenue entièrement italienne. Sous François Ier, on retrouve çà et là, au milieu des excès les plus honteux, quelques nobles et pures réminiscences de la chevalerie du moyen âge; sous Henri III, au contraire, tout est dégradé, avili, souillé, au mépris des lois religieuses et sociales. Brantôme en dira plus que nous sur ce triste chapitre des désordres de ses contemporains, et souvent même, en le citant textuellement, nous serons forcés de laisser dans ses œuvres bien des passages obscènes que notre plume se refuserait à transcrire.
François Ier, comme l’a dit un de ses panégyristes que Brantôme ne réussit guère à réfuter sur ce point, fut «vraiment grand, car il avoit de grandes vertus et de grands vices aussi.» Un de ses fous de cour, Triboulet ou Caillette, aurait ajouté qu’il fut grand encore par le nez, puisque le peuple l’avait surnommé le roi grand nez. Un pareil nez pouvait bien être pour quelque chose dans les vices, sinon dans les vertus du roi chevalier. Ce roi eut sans doute de grandes et belles qualités, qui émanaient de son caractère chevaleresque, mais il fut, toute sa vie, tellement dominé par la passion des femmes, que la plupart de ses actes de roi n’eurent pas d’autre principe. Ainsi, selon Brantôme (voy. la vie de l’amiral Bonnivet, dans les Hommes illustres et grands capitaines françois), la première expédition de Milan, qui entraîna les désastreuses guerres d’Italie, fut déterminée par le désir, qu’avait le roi, de voir la segnora Clerice, dame milanaise, «pour lors estimée des plus belles dames de l’Italie,» et par l’idée «de coucher avec elle.» Bonnivet, qui avait été l’amant de cette dame et qui souhaitait la revoir, savait le faible du roi, et il lui conseilla de passer les monts, afin de connaître cette merveille: «Et voilà, s’écrie Brantôme, la principale cause de ce passage du roy, qui n’est à tous cognue!» Ce trait seul prouve que François Ier eût sacrifié son royaume et sa couronne, afin de satisfaire un caprice de galanterie. Cette fougue amoureuse lui avait commencé de bonne heure; le Journal de sa mère, Louise de Savoie, nous apprend qu’il s’était fourvoyé dès l’âge de dix-huit ans: le 4 septembre 1512, «il eut mal en la part de secrette nature,» et depuis, ce mal-là reparut plusieurs fois avec de nouveaux symptômes et de nouvelles douleurs, qui lui arrachaient quelquefois ces paroles, au dire de l’historiographe Mathieu: «Dieu me punit par où j’ai péché!»