Brantôme raconte, avec une plaisante naïveté, que ce fut là l’origine de la résidence ordinaire des dames à la cour de France. La reine Anne de Bretagne avait bien, auparavant, fait «sa cour des dames plus grande que les autres revues précédentes,» mais ce n’était rien auprès de la cour de François Ier qui «considérant que toute la décoration d’une cour estoit des dames, l’en voulut peupler plus que de la coustume ancienne.» Il disait, à ce propos: «Une cour sans dames, c’est un jardin sans aucunes belles fleurs, et mieux ressemble une cour d’un satrappe ou d’un Turc (où l’on n’y voit ny dame ny demy), que non pas d’un grand grand roy très-chrestien.» En appelant ainsi à sa cour l’élite des dames et damoiselles, François Ier entendait supprimer, si l’on s’en rapporte à Brantôme, cette indécente et dangereuse bande de femmes dissolues que les anciens rois de France traînaient à leur suite et que le roi des ribauds avait charge de loger, de surveiller et de gouverner. Nous avons vu, en effet (chap. 8, t. IV), que le dernier roi des ribauds remplissait son office au commencement du règne de François Ier. Mais nous avons prouvé, par des documents authentiques, qu’il fut remplacé, vers cette époque, par une «dame des filles de joie suivant la cour,» charge délicate qui a laissé des traces jusqu’au règne de Charles IX. Brantôme n’en soutient pas moins que la cour des dames était destinée spécialement, du moins dans sa pensée, à remplacer ces filles de joie suivant la cour, qui devenaient de plus en plus redoutables depuis l’invasion des maladies vénériennes. «Il me semble, dit sérieusement Brantôme, que tel putanisme desbordé et public, et tout plein de vérolle, ne pouvoit estre si bien, qu’un secret, discret et caché lieu de nos dames, qui estoient très nettes et saines, au moins aucunes, et qui ne gastoient ny rendoient les gentilshommes impotents comme celles des bordeaux.»

Ainsi donc, au témoignage de Brantôme, cette Prostitution de la cour avait été non-seulement prévue et approuvée par François Ier, au point de vue hygiénique, mais encore au point de vue moral, puisque le roi disait «que les dames rendoient aussy vaillans les gentilshommes de sa cour, que leurs espées.» Ce n’était plus la chevalerie austère et sentimentale du quatorzième siècle, c’était une chevalerie, également passionnée sans doute pour la gloire des armes, mais impatiente de jouissances matérielles et de plaisirs grossiers. Autrefois, aux époques chevaleresques, il n’y avait guère que des amours chastes et honnêtes; à la cour de François Ier, tous les amours étaient charnels, de fait ou d’intention, ce que Brantôme ne manque pas d’excuser à sa manière: «Que si les dames, dit-il, favorisoient quelquefois (je dis aucunes) leurs amans et serviteurs, quel blasme en pouvoit avoir le roy, puisque, sans user de force et violence, il laissoit à chascune garder sa garnison, dans laquelle, si aucun entroit, il n’en pouvoit mais. Voire qu’à une garnison de frontière où l’on veut faire la guerre, il est permis à tout gallant homme d’y entrer, s’il peut.» Mais l’éclatante Prostitution de la cour du roi ne s’arrêta pas là malheureusement; elle jeta d’abord ses tristes reflets sur la société française et elle dévora ensuite, comme un incendie, tout ce qui restait de bonnes mœurs dans les classes bourgeoises et populaires. Voilà ce que disait à Brantôme un grand prince, qui n’était point assez corrompu pour nier les funestes conséquences de cette démoralisation de la noblesse: «S’il n’y eust eu, objectait-il, que les dames de la cour qui se fussent desbauchées, ce fust esté tout un; mais elles donnoient tel exemple aux autres de la France, que, se façonnant sur leurs habits, leurs grâces, leurs façons, leurs vies, elles sembloient aussy façonner, aimer et paillarder, voulant elles dire par là: A la cour on s’habille ainsy, on danse ainsy, on y paillarde ainsy; nous en pouvons faire ainsy!—Est-ce à dire, répondait Brantôme, que, paravant le règne du roi François, il n’y avoit des putains par toute la France, aussy bien des grandes, moyennes, petites, que communes, et aussy bien en leurs pays et maisons, qu’ailleurs! Je conclus, nonobstant toutes ces amourettes, que rien ne fut jamais mieux introduit que la cour des dames. Et plût à Dieu que j’y eusse esté à cette grande cour de roi, pour mon passe-temps!»

François Ier, qui avait fait de sa cour une espèce de sérail, où il ne trouvait pas mauvais que ses gentilshommes partageassent avec lui les faveurs des dames, leur donnait à la fois l’exemple et la leçon du libertinage; il ne rougissait pas de se faire, au besoin, le complaisant des amours illégitimes, car il voulait que chacun eût les mêmes faiblesses que lui. «Sous son règne, dit Sauval, étoit-on sans maîtresse, c’étoit mal faire sa cour; pas un n’en avoit, qu’il ne voulût en savoir le nom, s’obligeoit même de parler pour eux, de les faire valoir auprès d’elles par sa recommandation, et de les y servir en toutes rencontres. Enfin, rencontroit-il telles personnes ensemble, il falloit qu’il sceut les propos qu’ils tenoient, et, ne lui semblant pas assez galands, il leur apprenoit de quelle façon ils se devoient entretenir.» Aussi, le roi ne se contentait-il pas d’être précepteur en galanterie, et il pouvait se vanter de connaître le métier: il acceptait, dans l’intérêt de ses amis, le rôle de proxénète, que tous les courtisans étaient toujours prêts à remplir pour ses plaisirs. On eût dit qu’il ne souffrait pas qu’une femme se maintînt sage à la cour. Cependant il se piquait d’être le plus ferme défenseur de l’honneur féminin, et il regardait comme un crime la moindre plaisanterie qui semblait porter atteinte à cet honneur un peu bien compromis.

Un jour, il eut l’étrange caprice de voir le rut des cerfs, et il mena les plus coquettes de la cour dans un endroit de la forêt de Saint-Germain, où s’assemblaient cerfs et biches durant la saison des amours. La nouveauté du spectacle avait de quoi effaroucher la pudeur de ces dames, si elles en avaient eu de reste; mais elles ne perdirent pas contenance, et il put leur faire remarquer, en riant, «le passe-temps et toutes les caresses de ces animaux.» Un courtisan, qui avait été témoin de la fête, eut l’imprudence de dire qu’à la vue de ce congrès de cerfs, «l’eau leur en étoit venue à la bouche.» Le roi fut tellement courroucé contre le malin auteur de cette épigramme, qu’il l’exila de la cour et ne consentit jamais à l’y rappeler. Une autre fois, il fut encore plus indigné contre le jeune Brisambourg, qu’il avait chargé, pendant le carême, au château de Meudon, de porter quelques plats de viande de sa table à celle de la duchesse d’Étampes et des dames de sa compagnie qu’on appelait la petite bande; Brisambourg s’était permis de dire: «Ces dames ne se contentent pas de manger de la chair crue en carême; elles en mangent encore de cuite et ne peuvent se rassasier!» Ce propos, rapporté aux dames de la petite bande, excita leur indignation, à ce point qu’elles se plaignirent au roi, et que François Ier, outré de colère, ordonna de saisir le mauvais plaisant et de le pendre sans forme de procès. Le pauvre Brisambourg eut le bonheur de s’enfuir, et depuis il rentra en grâce auprès du roi, après avoir fait amende honorable à la petite bande de la duchesse d’Étampes. C’était l’époque de la grande faveur de cette maîtresse du roi, et toutes les charges de la magistrature, de la finance et de l’armée, se distribuaient, à son choix, entre ses parents, ses amis et ses flatteurs. La duchesse se vantait même de disposer du pape et du sacré collége, qui n’avaient rien à lui refuser: elle fit obtenir de la sorte le chapeau de cardinal à six ou huit de ses créatures, et elle disait, à ce sujet, qu’il n’était guère plus difficile à une femme de faire un cardinal que de faire un cocu.

François Ier, qui se montrait si jaloux de l’honneur des dames quand un homme osait l’attaquer en paroles, n’était pas le moins du monde scrupuleux sur les expressions libres et indécentes, dont les dames se servaient sans vergogne. On peut avoir un spécimen du langage de la cour dans les poésies ordurières des poëtes royaux, qui ne trouvaient pas dans la langue technique de la Prostitution un seul mot, une seule image, qu’ils craignissent d’employer dans la langue poétique. Il y a une foule d’anecdotes, racontées par Brantôme, qui témoignent de cette horrible licence de langage et de littérature. On ne devait pas attendre plus de réserve, de la part d’une cour dépravée, qui faisait son amusement de la lecture du livre de Rabelais, et qui y cherchait moins l’admirable génie du maître, que de grossières équivoques et de sales drôleries. On ne comprend pas davantage que Clément Marot, valet de chambre-secrétaire de la belle Marguerite, reine de Navarre, ait diverti les plus sucrées de la cour, en rythmoyant sur les amours dégoûtantes d’Alix et de Martin. Une rencontre, que Brantôme nous donne comme très-divertissante, nous semble empreinte d’un cachet du temps, qui caractérise mieux que tout autre le dévergondage des dames et damoiselles de la cour. Louise de Clermont-Tallard, que François Ier nommait sa Grenouille (Marot ne nous a pas dit pourquoi), passait pour l’esprit le plus délié et le plus réjouissant qui fût à la cour;

Car rien qu’esprit n’est la petite blonde,

disait d’elle Clément Marot, qui lui adresse une épigramme très-leste, en déclarant que cette fille était à nulle autre seconde. Brantôme dit, aussi, que, dès sa jeunesse, elle «a fait toujours de plaisants traits et dit de bons mots.» Lorsque le pape Paul III, en 1528, eut à Nice une entrevue avec le roi de France, madame de Clermont-Tallard alla se prosterner devant le saint-père et lui demanda l’absolution «par forme de jeu,» en lui racontant que «quand le pape Clément VII vint à Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses oreillers en sa ruelle de lit, et s’en torcha le devant et le derrière, dont après sa sainteté reposa dessus son digne chef, et visage, et bouche qui le baisa.» (Voy. les Dames galantes, disc, VI.)

Le roi eut constamment une maîtresse en titre, qu’il préférait à toutes les autres, mais qui ne suppléait point à toutes; car il ne laissait pas de donner pleine satisfaction à ses caprices, au milieu de ses amours les plus tendres et les plus durables. Ce fut réellement la duchesse d’Étampes qui fut sa favorite pendant une partie de son règne, mais il établit plus d’une fois, à côté d’elle et sous ses yeux, d’autres maîtresses, qu’on appelait les lieutenantes de madame Anne, et que celle-ci ne cherchait pas à faire tomber de leur trône éphémère, certaine qu’elle était de conserver le sien malgré toutes les inconstances du roi. Anne de Pisseleu, qu’on nommait mademoiselle de Heilly, avant qu’elle fût mariée de par le roi et dotée du duché d’Étampes, n’avait commencé ses relations avec François Ier qu’en 1526, au moment même où le prisonnier de Pavie sortait d’Espagne pour rentrer en France. La reine régente, Louise de Savoie, allant au-devant de son fils, eut la gracieuse attention de lui amener, à Fontarabie même, cette fille d’honneur qu’elle avait destinée à remplacer l’ancienne maîtresse du roi, qui s’était brouillée avec elle. Cette maîtresse, que la demoiselle de Heilly n’eut pas de peine à supplanter dès la première entrevue, était la comtesse de Châteaubriant, la célèbre Françoise de Foix, qui devait payer de sa vie sa tendresse et son dévouement au roi. Françoise de Foix, toute belle et accomplie qu’elle fût, ne pouvait fixer longtemps le cœur changeant de son royal mainteneur: elle l’aimait avec trop de délicatesse, ce qu’elle prouva bien, quand l’infidèle lui redemanda des joyaux ornés de devises et d’emblèmes amoureux, qu’il lui avait donnés: elle fit fondre les bijoux et renvoya les lingots, en disant qu’elle avait gardé les devises dans sa mémoire. La duchesse d’Étampes était loin de vouloir imiter cette recherche exquise de sentiment; on peut douter même qu’elle eût un amour véritable pour le roi, qui se sentit toujours porté vers elle par un goût très-vif, qu’elle savait entretenir et raviver sans cesse avec un art que les plus habiles courtisanes lui eussent envié.

C’était ainsi, de la part de la belle Helly, comme François Ier l’appela longtemps, une Prostitution raffinée et ingénieuse, qui servait non-seulement à la fortune de cette adroite maîtresse, mais encore à celle de toute sa famille et d’une foule de protégés qu’elle recommandait sans cesse aux faveurs du roi. La duchesse d’Étampes ne gênait en rien les fantaisies de François Ier, qui courait les aventures et qui revenait toujours à elle, sans qu’elle eût jamais l’air de s’apercevoir de ces infidélités, quoiqu’elle en fût plusieurs fois gravement incommodée dans sa santé. Elle se fit soigner et guérit; le roi ne guérit jamais complétement. Rien n’était plus connu, à la cour, que la liaison de la duchesse d’Étampes avec le roi, et celle-ci cependant s’imposait, pour la cacher, des précautions et des obstacles qui la lui rendaient plus piquante. Ainsi, quand il se trouvait en public avec elle, il évitait tout ce qui eût ressemblé à une familiarité, il ne se départait pas de la plus cérémonieuse galanterie; quand il devait la voir en particulier, il n’épargnait rien, pour que ces visites restassent ignorées de tout le monde. Il n’arrivait chez la duchesse, que par des souterrains, des passages, des escaliers dérobés, ou bien il y venait la nuit, déguisé, seul ou suivi d’un capitaine des gardes. Malheur à celui qui aurait alors reconnu le roi et qui eût trahi son secret! La duchesse d’Étampes ne logeait pas ordinairement dans l’hôtel du roi, mais vis-à-vis ou aux environs, de manière à communiquer plus librement avec son amant. François Ier lui avait donné un hôtel, qui prit son nom, et qui était situé en face de l’hôtel des Tournelles, où il faisait son séjour ordinaire: ils pouvaient, de la sorte, avoir de fréquents rendez-vous à l’hôtel d’Étampes, sans que personne en eût soupçon à l’hôtel des Tournelles. Pour être encore plus libre dans ses mystérieuses entrevues avec sa maîtresse, le roi avait fait construire, à l’extrémité du quai des Augustins, près du pont Saint-Michel, un petit hôtel, qui fut plus tard l’hôtel de Luynes. La duchesse d’Étampes, de son côté, acheta une maison, attenant, par derrière, à cet hôtel et située dans la rue de l’Hirondelle, si bien que ces deux logis, qui semblaient indépendants l’un de l’autre, n’en formaient qu’un seul, en réalité, et facilitaient la cohabitation des deux amants. C’était là que le roi venait s’enfermer pendant plusieurs jours; sous prétexte de se reposer des fatigues du gouvernement, et la duchesse s’y rendait aussi en cachette, tandis qu’on la croyait absente de Paris et voyageant. On peut considérer la maison de la rue de l’Hirondelle, comme l’origine de ces petites maisons qui étaient devenues si communes à Paris deux siècles plus tard: «Il paroît bien, dit Sauval, que c’étoit un petit palais d’amour ou la maison des menus plaisirs de François Ier.» Cette maison, du temps de Sauval (vers 1660), conservait encore une partie de sa décoration intérieure et extérieure, qui rappelait l’usage du lieu; les murs étaient couverts d’ornements sculptés, parmi lesquels on remarquait la salamandre de François Ier: cet emblème fabuleux de ses amours inextinguibles avait été reproduit dans tous les coins avec une grande variété de monogrammes et de devises. On voyait partout un cœur enflammé entre l’alpha et l’oméga, pour signifier que l’amour était le commencement et la fin de toutes les actions du roi. Il n’y a pas quarante ans, que les vestiges des sculptures et des peintures étaient encore visibles dans cette maison, que les habitants du quartier appelaient, par tradition, la Maison du Roi.

François Ier, grâce à ces précautions délicates, ménagea si bien les apparences, à l’égard de la duchesse d’Étampes, qui était mariée à Jean de Brosse, mais qui ne vivait pas maritalement avec lui, que cette dame pouvait toujours nier à front levé, qu’elle fût la maîtresse du roi. Son mari, néanmoins, savait à quoi s’en tenir, car, si l’on s’en rapporte à un passage des Dames galantes, qui le désigne sans le nommer, il serait venu, une nuit, dans la chambre de sa femme, avec l’intention de surprendre le roi et de le tuer; mais François Ier eut le temps de tirer son épée et d’en menacer cet importun, qu’il mit dehors, en lui enjoignant de ne faire aucun mal ni aucune peine à sa femme, sous peine de la vie; après quoi, «il prit sa place et remit la dame, le mieux qu’il put, de la frayeur qu’elle avoit eue.» Le roi avait besoin d’employer souvent les mêmes sauvegardes, dans l’intérêt des dames qui lui faisaient bon accueil, lorsqu’il entrait chez elles à l’improviste, au milieu de la nuit: ce que les maris n’ignoraient pas, mais ils supportaient avec philosophie un malheur qui semblait attaché à la condition de courtisan; car, à l’hôtel des Tournelles, au Louvre et dans tous les palais royaux, le roi s’était ménagé les moyens de pénétrer à toute heure dans les appartements des dames et des damoiselles qui lui plaisaient. Il n’y avait pas de scandale, parce que les murailles n’avaient pas d’yeux ni d’oreilles; les victimes de ces guet-apens nocturnes n’avaient garde de se faire les échos de leur propre honte, et, d’ailleurs, les domestiques du roi étaient accoutumés à ne rien voir, à ne rien entendre, à ne rien dire. Les dames étaient ainsi hébergées à la cour; le roi, dit Sauval, «avoit les clefs de leurs chambres et y entroit la nuit, à telle heure qu’il vouloit, sans heurter ni faire de bruit.» On comprend que les maris, les pères, les frères et les amants de ces dames ne se trouvaient pas logés à si peu de distance, qu’ils pussent être avertis par des cris qui expiraient dans l’épaisseur des murs et des tapisseries. «Quand les dames, ajoute Sauval, pour être vertueuses, venoient à refuser ces sortes d’appartements que le roi leur offroit au Louvre, aux Tournelles, à Meudon ou ailleurs, il falloit que leurs maris marchassent droit; s’ils avoient des charges ou des gouvernements, et qu’on pût les accuser de la moindre concussion ou de chose pareille, c’étoit fait de la tête: il n’y avoit point de grâce à espérer pour eux, à moins que leurs femmes ne rachetassent leur vie aux dépens de leur honneur.»