Telle fut assurément la plus honteuse Prostitution du règne de François Ier, si nous ajoutons foi au témoignage de Sauval, qui avait sans doute sous les yeux bien des documents précieux que nous n’avons plus. Il dit expressément que rien n’était plus ordinaire que cette Prostitution, à la cour. Si les dames qui avaient des maris, des parents ou des amis, à sauver, n’étaient pas belles et que leurs filles le fussent, ces dernières obtenaient, à leurs risques et périls, la grâce des condamnés. François Ier ne tenait pas compte des offres d’argent qu’on pouvait lui faire pour signer des lettres de rémission, mais si les femmes et les filles de ces malheureux «venoient alors s’offrir elles-mêmes, il ne manquoit pas de les prendre au mot, pourvu qu’elles eussent de la jeunesse, de la beauté ou de la vertu.» Les condamnés, qui avaient conservé leur tête à ce prix-là, ne se montraient pas tous reconnaissants envers leurs femmes et leurs filles: quelquefois, ils ne leur pardonnaient pas un sacrifice dont ils avaient profité. On parla beaucoup, à cette époque, de la grâce que François Ier avait accordée au seigneur de Saint-Vallier, quand la fille de ce gentilhomme, la belle Diane de Poitiers, vint se jeter aux pieds du roi, en le suppliant de lui rendre son père, qui avait été condamné comme complice du connétable de Bourbon. Le roi ne pouvait rien refuser à Diane, qui ne lui refusa rien non plus. Saint-Vallier était déjà sur l’échafaud, en place de Grève, lorsque François Ier fit suspendre l’exécution et commua la peine de mort en celle de la prison perpétuelle. Le patient eut assez de présence d’esprit pour dire, en descendant de l’échafaud: «Dieu sauve le bon cas de ma fille, (Sauval dit coq, et Brantôme, autre chose) qui m’a si bien sauvé!» Cette Diane de Poitiers, qui s’était servie de sa beauté avec tant de respect filial, fut, en passant, la jument du roi, ainsi que le peuple l’avait surnommée, au dire des commentateurs de Rabelais; mais, pour continuer la métaphore, elle entra bientôt dans les écuries du jeune dauphin, qui devait être Henri II, et qui n’eut rien de plus pressé, en montant sur le trône, que de la faire duchesse de Valentinois. Le règne de la duchesse d’Étampes venait alors de finir avec celui de François Ier.

Si la Prostitution, sous ce règne, prit à la cour une audace qu’elle n’avait jamais eue, il faut reconnaître pourtant que François Ier, par son exemple et par ses leçons, avait mis à la mode la politesse et la galanterie, comme des voiles destinés à couvrir le scandale des amours illégitimes. Mézeray, dans son Histoire de France, fait un tableau énergique de cette corruption, qui, dit-il, «commença sous le règne de François Ier, se rendit presque universelle sous celui de Henry II, et se déborda enfin jusqu’au dernier poinct sous Charles IX et sous Henry III.» Mais Mézeray, en constatant les différents degrés de la dépravation des mœurs depuis François Ier jusqu’à Henri III, n’a pas remarqué que le premier des Valois était l’implacable ennemi du scandale et l’obstiné protecteur de ce qu’il appelait l’honneur des dames. François Ier n’avoua, ne compromit aucune de ses innombrables maîtresses, et la duchesse d’Étampes elle-même, qui pendant plus de vingt ans avait été favorite attitrée, put se défendre d’avoir fait bon marché de sa vertu, et soutenir qu’elle avait été fort honorablement l’amie ou la sœur d’alliance du roi. «Quoiqu’on soubçonnast moins honnestement qu’il ne falloit de ceste privauté, raconte Duverdier, sieur de Vauprivas, dans sa Prosopographie, si est-ce que le roy s’en purgea et protesta qu’il n’aimoit ceste dame que pour sa grâce et gaillardise. Quoi qu’il en fust, on tient qu’il s’en servoit au lict.» Le sieur de Vauprivas, qui écrivait et publiait sa Prosopographie à l’époque de Henri III, ne paraît pas trop convaincu de l’innocence des rapports de la duchesse d’Étampes avec le roi. Il savait sans doute que, depuis la mort de François Ier, le mari de la duchesse, que Varillas nous dépeint d’une «humeur insensible et peu sujette aux plaisirs de l’amour,» avait publié lui-même son déshonneur, en intentant un procès à sa femme sur des questions d’argent et en provoquant une enquête juridique, dont le résultat fut d’établir qu’il avait épousé la putain du roi.

François Ier ne se contentait pas de faire de sa cour un sérail, où ni mari ni tuteur, ni père ni mère, n’eût osé gêner ou troubler ses plaisirs; il s’amusait parfois à courir le guilledou, dans les rues de Paris, et à chercher des aventures; il s’adressait aussi aux filles et aux femmes des bourgeois; mais on voit, dans l’Heptameron de la reine de Navarre, que ces poursuites nocturnes n’étaient pas sans danger, et que plus d’une fois le roi fut traité comme un galant vulgaire, surpris en flagrant délit. Son épée heureusement lui venait en aide pour sortir des mauvais pas où il s’était jeté de gaieté de cœur. Il n’échappa point toujours sain et sauf aux hasards de ces amours subalternes. Ainsi, c’est un amour de cette espèce, qui lui donna, au dire d’une tradition constante, la maladie de laquelle il mourut, après dix ou douze ans de souffrances qu’il avait probablement fait partager à ses maîtresses. Les historiens, en recueillant cette tradition, qui ne pouvait s’appuyer sur des pièces authentiques, n’ont fait que mentionner l’événement, sans en garantir les circonstances. Mézeray empruntait souvent au récit de ses contemporains les particularités les plus curieuses de son Histoire de France; selon lui, l’ulcère malin qui fut cause de la mort de François Ier, commençait déjà vers 1539 «à le ronger avec des ardeurs insupportables, tellement que cette douleur et cette infection, qui estoit répandue par toute l’habitude du corps, lui causoient une fièvre lente et une morne fascherie qui le rendoient incapable d’aucune entreprise. J’ai entendu dire quelquefois, ajoute Mézeray, qu’il avoit pris ce mal de la belle Ferronnière, l’une de ses maistresses, dont le portrait se voit encore aujourd’hui dans quelques cabinets curieux, et que le mari de cette femme, par une estrange et sotte espèce de vengeance, avoit esté chercher cette infection en mauvais lieu pour les infecter tous deux.» Mézeray, dans son Abrégé chronologique de l’histoire de France, revient avec plus de détails sur le même fait, qu’il rapportait d’après un bruit qui avait couru du temps de François Ier, comme le dit Sauval, quoique Brantôme n’ait pas parlé de cette belle Ferronnière et de son mari, qui était un marchand de fer, selon les uns, un avocat, selon les autres, un impitoyable jaloux, selon tout le monde.

Cette aventure, qui doit occuper une place importante dans l’histoire de la Prostitution, est racontée très-explicitement, pour la première fois, dans les Diverses Leçons de Louis Guyon (t. II, liv. I, p. 109), sieur de la Nanche. Il la tenait sans doute de la bouche de quelque vieillard qui avait vécu sous le règne de François Ier, car il écrivait son recueil à la fin du seizième siècle; de plus, en sa qualité de médecin, il avait pu trouver auprès de quelqu’un de ses confrères une tradition spéciale, relative à la maladie vénérienne dont le roi fut victime. «Ce roy, dit-il, recercha la femme d’un advocat de Paris, très belle et de bonne grace, que je ne veux nommer, car il a laissé des enfans pourveus de grands estats et qui sont gens de bonne renommée: auquel jamais ceste dame ne voulut oncques complaire, ains, au contraire, le renvoyoit avec beaucoup de rudes paroles dont le roy estoit contristé. Ce que cognoissans aucuns courtisans et maquereaux royaux, dirent au roy qu’il la pouvoit prendre d’autorité et par la puissance de sa royauté. Et, de fait, l’un d’eux l’alla dire à ceste dame, laquelle le dit à son mary. L’advocat voyoit bien qu’il falloit que luy et sa femme vuidassent le royaume; encor auroient-ils beaucoup à faire de se sauver s’ils ne luy obéissoyent. Enfin, le mary dispense sa femme de s’accommoder à la volonté du roy, et à fin de n’empescher rien en cest affaire, il fit semblant d’avoir affaire aux champs pour huit ou dix jours. Cependant il se tenoit caché dans la ville de Paris, fréquentant les bourdeaux, cerchant la verolle pour la donner à sa femme, afin que le roy la prinst d’elle, et trouva incontinent ce qu’il cerchoit, et infecta sa femme, et elle, puis après le roy, lequel la donna à plusieurs autres femmes qu’il entretenoit, et n’en sçeut jamais bien guérir, car, tout le reste de sa vie, il fut mal sain, chagrin, fascheux, inaccessible.» Rien ne nous paraît donc mieux avéré que l’aventure de la belle Ferronnière, en ce qui regarde sa funeste influence sur la santé du roi; mais nous croyons inutile d’attribuer à la vengeance du mari les suites honteuses de son libertinage, qui nous apprend que la grosse ou la grande vérole (on disait l’un ou l’autre) avait dès lors une source intarissable dans les repaires de la débauche publique.

Il peut y avoir seulement des doutes sur l’époque où Français Ier fut si gravement atteint du châtiment de son incontinence; car, si Mézeray a fixé une date précise, en parlant de cet «ulcère malin, qui lui étoit venu l’an 1539,» Brantôme n’a pas l’air d’hésiter, en reportant aux premières années du règne de François Ier l’invasion du mal qui abrégea sa vie, et qui lui mérita cette fameuse épitaphe:

L’an mil cinq cent quarante-sept,
François mourut à Rambouillet
De la vérole qu’il avoit.

«Le roy François, dit Brantôme dans l’éloge de Henri II, ayma fort aussy et trop, car estant jeune et libre, sans différence, il embrassoit, qui l’une, qui l’autre, comme de ce temps il n’estoit pas galant qui ne fût putassier partout indifféremment: dont il en prit la grant verolle qui luy advança ses jours. Et ne mourut gueres vieux, car il n’avoit que cinquante-trois ans, ce qui n’estoit rien: et luy, après s’estre veu eschaudé et mal mené de ce mal, advisa que, s’il continuoit cest amour vagabond, qu’il seroit encor pis; et comme sage du passé, advisa à faire l’amour très-galantement. Dont, pour ce, institua sa belle cour, fréquentée de si belles et honnestes princesses, grandes dames et damoiselles, dont ne fit faute, que pour se garantir de vilains maux, et ne souilla plus son corps des ordures passées, s’accommoda et s’appropria d’un amour point salaut, mais gentil, net et pur. Et pour sa principalle dame et maistresse, il prit, après qu’il fut venu de prison, mademoiselle d’Helly...» Ce passage, dans lequel Brantôme persiste à donner une origine assez peu morale à la grande cour des dames instituée par François Ier, tendrait à établir que la belle Ferronnière avait laissé de cuisants souvenirs au roi, avant que ce prince eût été fait prisonnier à la bataille de Pavie, en 1525. Dans un autre endroit de ses Mémoires, Brantôme est d’accord avec lui-même et confirme cette assertion, lorsqu’il s’apitoye sur le sort de la reine Claude, en disant que «le roi, son mari, luy donna la verolle, qui luy avança ses jours.» Or, la reine Claude mourut au mois de juillet 1524, du mauvais traitement qu’elle avait reçu du roi. Il faudrait, pour bien représenter la Prostitution de la cour de François Ier, citer textuellement la moitié du recueil des Dames galantes, et faire connaître par leur nom les personnages que Brantôme n’a pas osé nommer, en racontant dans son livre leurs scandaleux désordres. Mais il serait bien difficile aujourd’hui de lever le voile de l’anonyme qui couvre la plupart des galanteries que le discret compilateur attribue, tantôt à un grand prince, tantôt à une grande princesse, tantôt à une belle veuve, tantôt à une puissante dame, qu’il ne désigne pas autrement, sans doute parce que les bonnes langues de la cour étaient là pour suppléer à son silence. Nous ne jugeons donc pas utile de rassembler ici les anecdotes qui appartiennent au règne de François Ier, et qui caractérisent la dépravation des mœurs de la noblesse. Cependant, on doit remarquer que, si la licence est générale, si les femmes mariées se font un jeu de l’honneur conjugal, si les filles préludent au mariage par l’oubli de toute pudeur, il y a pourtant chez les hommes, même les plus débauchés, un sentiment élevé, austère, farouche, de ce que doit être la vertu d’une épouse et d’une mère de famille. Les maris, qui ne craignent plus de souiller la couche d’autrui, veillent sur la leur, l’épée ou le poignard à la main. De là, tant d’histoires tragiques, dans lesquelles un amour illicite ou adultère se termine par le poison ou par un coup de dague. Ces sanglantes représailles, qui menaçaient l’inconduite des femmes mariées, ne servaient peut-être pas à les maintenir dans la ligne du devoir, car Brantôme fait entendre que c’était pour elles un aiguillon de plus, qui les excitait à braver le danger, et à se surpasser en astuces dans l’art de tromper leurs maris. «Toutesfois, dit-il après avoir maudit ces cocus dangereux, bizarres, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent, tourmentent et tuent leurs femmes infidèles, j’ay cognu des dames et de leurs serviteurs, qui ne s’en sont point soucié, car ils (les maris) estoient aussy mauvais que les autres, et les dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient, d’autant que, tant plus toute entreprise est périlleuse et escabreuse, d’autant plus se doibt-elle faire et exécuter de grande générosité. D’aultres telles dames ay-je cognu qui n’avoient nul cœur ni ambition pour attempter choses haultes, et ne s’occupoient du tout qu’à leurs choses basses; aussy, dit-on: Lasche de cœur comme une putain.»

On a peine à croire, en lisant les Dames galantes de Brantôme, que cet effronté historiographe de l’impudicité des femmes de la cour, ait voulu prouver très-sérieusement que cette impudicité n’avait rien de blâmable chez les grandes et honnêtes dames. Ce singulier paradoxe se reproduit dans plusieurs de ses écrits, où il le met sur la conscience de différentes personnes qu’il n’en estime pas moins. Il est impossible d’imaginer une plus étrange justification des mauvaises mœurs de la cour. Ainsi, une dame écossaise, de bonne maison, dit Brantôme, nommée Flamin, qui avait eu de Henri II un fils naturel, disait en son escocement francisé: «J’ay faict tant que j’ay pu que à la bonne heure je suis enceinte du roy, dont je m’en sens très-honorée et très-heureuse: et si veux-je dire que le sang royal a je ne scay quoy de plus suave et friande liqueur, que l’autre, tant je m’en trouve bien, sans compter les bons brins de présents que l’on en tire.» A cet escocement francisé, Brantôme ajoute en forme de commentaire: «Ceste dame, avecques d’autres que j’ay ouy dire, estoient en ceste opinion, que, pour coucher avecques son roy, ce n’estoit point diffame, et que putains sont celles qui s’adonnent aux petits, mais non pas aux grands roys et gentilshommes.» Brantôme fait dire la même chose à un grand, qui discourait «de ce même propos,» pour la défense d’une grande princesse qu’on savait très-ardente à contenter le monde, comme le soleil «qui respand de sa lueur et de ses rayons à un chascun;» il déclare que ces inconstances sont belles et permises aux grandes dames, «mais non aux autres dames communes, soit de cour, soit de ville et soit de pays... Et telles dames moyennes, ajoute-t-il avec assurance, faut que soient constantes et fermes comme les estoilles fixes, et nullement erratiques; que, quand elles se mettent à changer, errer et varier en amour, elles sont justement punissables, et les doit-on descrier comme putains des bourdeaux, d’autant que leurs beautés, encore qu’elles soient passables, n’ont de quoy s’estendre sur plusieurs.» Après cette ingénieuse théorie, on ne doit pas s’étonner si une dame de la cour, qui était certainement une grande dame, se prenait à envier la liberté des courtisanes de Venise: «Ah! mon Dieu! disait-elle à une de ses compagnes, plût à luy que nous eussions faict porter tout notre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et que nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque, plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne scauroit approcher!» Brantôme, qui rapporte le fait, ne peut s’empêcher de s’écrier: «Voilà un plaisant souhait et bon!» Mais on voit qu’il l’approuve chez une si grande dame.

Certes, la fameuse courtisane romaine, appelée la Grecque, qui vint en France, au dire de Brantôme, pour y dresser les maris, et y donner des leçons à leurs femmes, pouvait tenir à celles-ci, sans les scandaliser, ce langage malhonnête: «Nostre mestier est si chaud, quand il est bien appris, qu’on prend cent fois plus de plaisir de monstrer et practiquer avecques plusieurs qu’avecques un.» Ce n’étaient pas seulement des courtisanes émérites, qui professaient la débauche à la cour de François Ier; mais de grandes dames, de grandes princesses, des princes de l’Église, s’y employaient à l’envi: le cardinal de Lorraine, que le roi avait pour son bon second en affaires de galanterie, se chargeait de dresser de sa main les filles et les dames nouvelles qui arrivaient à la cour. «Quel dresseur! s’écrie Brantôme, je crois que la peine n’estoit pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage.» Puis, après avoir vanté la sagesse du cardinal, à l’endroit des dames, il avoue que «peu ou nulles sont-elles sorties de ceste cour femmes et filles de bien!»