UN MAUVAIS LIEU EN HOLLANDE AU XVII.e SIÈCLE

[CHAPITRE XXXII.]

Sommaire.—La Prostitution à la cour de Henri II.—Éloge des belles Françoises.—Diane de Poitiers, maîtresse du roi.—Les chiffres et la devise de Diane.—Brissac sous le lit.—Bonnivet dans la cheminée.—Horribles dépravations de la cour.—Les arts corrupteurs.—Description des tableaux et des statues dans les palais royaux.—La coupe obscène.—Les figures de l’Arétin.—Digression bibliographique sur ce recueil infâme, gravé par Marc Antoine.—Destruction des planches et des exemplaires du livre.—La Somme de J. Bénédicti.—Miniatures dans le goût de l’Arétin.—La galerie du comte de Chateauvillain.

«Si le sérail de Henri II, dit Sauval, ne fut pas si grand que celui de François Ier, sa cour n’était pas moins corrompue.» Les Mémoires de Brantôme sont là pour nous faire connaître cette corruption, qui ne pouvait plus même s’accroître; car la cour de France, à cette époque, avait adopté et naturalisé tous les genres de Prostitution et de débauche, tous les raffinements de luxure et de galanterie, toutes les leçons de dépravation morale, qu’elle enviait auparavant aux cours italiennes. Brantôme s’applaudit de ce qu’il regardait comme une conquête et une amélioration dans l’intérêt des plaisirs sensuels: «Quant à nos belles Françoises, dit-il dans le premier discours de ses Dames galantes, on les a veues, le temps passé, fort grossières et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais, depuis cinquante ans en çà, elles ont emprunté et appris des autres nations tant de gentillesses, de mignardises, d’attraits et de vertus, d’habits, de belles graces, lascivetés, ou d’elles mêmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu’elles surpassent toutes les autres en toutes façons, et ainsy que j’ay ouy dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, outre que les mots de paillardise françois en la bouche sont plus paillards, mieux sonnans et esmouvans que les autres.» Brantôme conclut de là: qu’il fait bon faire l’amour en France plutôt qu’ailleurs, et il s’en rapporte là-dessus aux docteurs d’amours et aux courtisans, qui donnent certainement la palme aux dames françaises, quoiqu’on soit forcé de reconnaître, en dernière analyse, que, «putains partout et cocus partout, la chasteté n’habite pas en une région plus qu’en l’autre.»

Henri II cependant eut moins de part que François Ier à la dépravation de son temps, car, s’il «a aymé comme a faict le roy son père et autres roys, et s’est adonné aux dames,» selon Brantôme, il a offert à ses courtisans un rare exemple de constance et de parfait amour, dans sa liaison avec Diane de Poitiers, qui fut son unique maîtresse en titre, durant tout son règne. Diane n’était plus jeune, mais elle était toujours belle; et Brantôme, qui la vit à l’âge de soixante-dix ans, six mois avant sa mort, fut frappé d’admiration, en la trouvant «aussy belle de face, aussy fraische et aussy aymable, comme en l’aage de trente ans.» Il ajoute que «surtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucunement;» ce qui donnait à penser qu’elle usait de certains bouillons composés d’or potable. Quoi qu’il en fût, Henri II l’aimait si passionnément, qu’il ne pouvait se passer d’elle et qu’il devenait triste dès qu’il ne la voyait plus: aussi, vivait-elle avec lui aussi privément que si elle eût été sa femme légitime; et la reine était obligée de supporter en silence la suprématie de cette rivale, qui évitait toutefois de lui faire sentir son humiliation. Henri II ne laissait pas de cohabiter avec la reine Catherine, qui semblait n’avoir d’autre rôle que de mettre au monde une grande lignée de princes et de princesses. Diane, de son côté, ne paraissait pas jalouse de cette vertu prolifique, qui avait pour résultat d’éloigner souvent le roi du lit conjugal et de condamner la reine enceinte à des absences prolongées: alors, Diane était vraiment la seule reine à la cour jusqu’à ce que Catherine de Médicis fut relevée de couches. Elle prit une part active aux choses du gouvernement, et l’on peut dire que son influence n’eut rien de trop fâcheux, en politique, pour le règne de Henri II. «Bienheureux est celuy roy, s’écrie Brantôme, qui rencontre une maistresse bonne, parfaicte et bien accomplie, comme il est en sa puissance de la bien choisir, car, estant telle, et luy et son royaume n’en sont pas pires!»

Mais, sans accuser Diane de Poitiers d’avoir exercé une influence pernicieuse sur les mœurs de la cour, on peut constater qu’elle n’a jamais rien fait pour les rendre meilleures, soit par son exemple, soit par son empire sur Henri II. Elle était bien aise sans doute que la licence effrénée qui régnait à la cour, et qui tendait toujours à y faire de nouveaux progrès, justifiât aux yeux de tous son commerce adultère avec le roi: elle pouvait même, jusqu’à un certain point, réhabiliter sa conduite, en la comparant aux prodigieux débordements que les plus grandes dames se permettaient autour d’elle, au mépris de leur naissance et de leur rang. Henri II, dont l’amour ne manquait pas de délicatesse à l’égard de sa favorite, n’épargnait rien pour rehausser l’éclat de cet amour et pour le rendre, en quelque sorte, respectable, à force de l’entourer de respects et d’hommages. Voilà pourquoi il avait fait mettre partout, dans les ornements de ses palais, au Louvre, à Fontainebleau, à Madrid, etc., le chiffre de Diane entrelacé avec le sien, les armes parlantes et les devises de cette déesse qu’il adorait. Ces témoignages d’une tendresse et d’une admiration enthousiastes ne se voyaient pas seulement dans la décoration intérieure des appartements, y compris celui de la reine, mais encore sur le fronton des édifices, parmi les sculptures des fenêtres et des corniches, au milieu des enroulements de la serrurerie, aux panneaux des portes et dans les mosaïques du pavement des cours. C’était un parti pris d’étaler à tous les regards les anagrammes des noms de Diane et de Henri. Jamais l’adultère et la Prostitution n’avaient été admis à une pareille apothéose.

Le but que se proposait le roi fut rempli et même dépassé; non-seulement la cour s’accoutumait à confondre la maîtresse avec la reine, mais encore le peuple n’était pas éloigné de considérer madame Diane comme une espèce de magicienne, qui devait à son art de se conserver éternellement jeune et belle, et dont le croissant symbolique présidait aux destinées de la France. Henri s’était si bien familiarisé avec le concubinage dont il semblait fier, qu’il ne craignait pas de paraître en public, à cheval, ayant en croupe la duchesse de Valentinois, qui le tenait embrassé. On doit dire pourtant que la mode autorisait cette manière de chevaucher à deux sur la même monture. Nous ne savons pas si ce fut Diane, ou Henri II, qui commanda un émail, sur lequel étaient représentés les deux amants à cheval. Nous ne savons pas davantage si l’ordre de multiplier les chiffres et les emblèmes de Diane sur les bâtiments royaux, venait de la favorite ou de son amant. On a pensé, avec quelque apparence de raison, que les artistes, architectes, sculpteurs, peintres et autres, voyant quelle était la passion folle de Henri II pour cette dame, avaient pensé le flatter en faisant servir l’allégorie à immortaliser cet amour. Les artistes italiens eurent sans doute l’initiative de cette flatterie, qui plut à Diane et ne déplut pas au roi; les artistes français ne manquèrent pas ensuite d’imiter ce qui avait si bien réussi à leurs émules, et ce fut dès lors une habitude générale, dans tous les travaux d’art qui se firent sous ce règne, de reproduire les initiales de Henri et de Diane avec le croissant et la devise: Donec totum impleat orbem. Était-ce une allusion, comme on l’a dit, au désir et à l’espérance qu’avait le roi, de voir s’arrondir le ventre de sa maîtresse?

Henri II, à l’exemple de son père, se montrait toujours fort discret à l’égard de l’honneur des dames: «Il ne vouloit point, dit Brantôme, que les dames en fussent escandalisées ni divulguées, si bien que luy, qui étoit d’assez amoureuse complexion, quand il alloit veoir les dames, y alloit le plus caché et le plus couvert qu’il pouvoit, afin qu’elles fussent hors de soupçon et diffame.» Mais il est possible que le roi ne prît tant de précautions que pour empêcher l’écho de ses infidélités d’arriver jusqu’à Diane de Poitiers, qui, de son côté, avait soin de ne pas découvrir les siennes. Brantôme dit positivement que cette belle dame, du temps de sa faveur, avait «obligé tant de personnes, de plaisirs,» qu’on pouvait dire qu’elle était grande en tout. Henri II n’en faisait que rire, comme n’éprouvant aucune jalousie, car il savait que Diane avait des amants et ne lui donnait pas de rival. Un jour, si l’on en croit Brantôme et Sauval, la duchesse de Valentinois et le maréchal de Brissac étaient ensemble, quand le roi vint frapper à la porte de la chambre. On ne lui ouvrit qu’après avoir fait cacher Brissac sous le lit. Le roi se couche et invite Diane à en faire autant; mais il se plaint de la faim, et se lève. Diane, toute tremblante, lui apporte des confitures; il en mange, et tout à coup il en jette une boîte sous le lit en disant: «Tiens, Brissac! il faut que chacun vive.» Il sortit ensuite, et ne parla jamais de cette aventure ni à Diane ni au maréchal de Brissac, qui avait cru toucher à sa dernière heure. Dans une circonstance analogue, François Ier avait été moins courtois à regard de l’amiral Bonnivet. Celui-ci n’attendait pas le roi, lorsque François Ier se présenta chez sa maîtresse, qui était enfermée avec Bonnivet. Le galant n’eut que le temps de se blottir sous les feuillages qui remplissaient la cheminée. François Ier le remplace dans le lit, et fait semblant de ne pas soupçonner la présence d’un tiers; puis il se lève, sous prétexte de satisfaire un besoin, et va droit à la cheminée, où il arrose d’urine son pauvre rival, qui n’osait crier merci. Mais, dès que le roi fut parti, la dame donna une chemise blanche à l’amant, lui parfuma les cheveux et la barbe, et s’employa du mieux qu’elle put à lui faire oublier sa mésaventure.