Il faudrait citer une partie des Dames galantes de Brantôme, pour caractériser par des anecdotes la Prostitution qui déshonorait la cour de Henri II. Cette Prostitution nous apparaît si horrible et si monstrueuse, que nous taxerions volontiers d’hyperbole le licencieux narrateur, s’il avait l’air plus indigné des turpitudes qu’il raconte; mais il y a dans ses récits tant de naïveté et de bonhomie, qu’on est forcé de reconnaître que les plus abominables dépravations n’avaient pas même le privilége de l’étonner et de le faire rougir. «Pendant que les veuves et les femmes faisoient l’amour avec extravagance, dit Sauval, qui répète les histoires de Brantôme avec autant de décence que le sujet en comporte, les filles de leur côté en usoient de même; le reste, le front levé et toute honte perdue; à l’égard des scrupuleuses, quantité se marioient aux premiers venus, afin de se divertir après, sans crainte, avec qui bon leur sembleroit.» Brantôme donne à entendre que, dans la plupart des mariages de cour, les épousées n’arrivaient pas vierges au lit nuptial, et que presque tous les maris savaient que leurs femmes avaient été «repassées en la monstre d’aucuns rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres.» Mais ce ne sont là que peccadilles auprès des incestes qui, selon lui, étaient assez communs dans les familles nobles, où le père ne mariait pas sa fille avant de l’avoir déshonorée: «J’ai ouy parler, dit-il le plus tranquillement du monde, de force autres pères, et surtout d’un très-grand, à l’endroict de leur fille, n’en faisant non plus de conscience que le cocq de la fable d’Ésope.» Après de telles infamies, que Brantôme peut enregistrer sans horreur et sans dégoût, on est tenté de ne voir qu’une innocente dans cette «fort belle et honneste damoiselle» qui disait à son serviteur: «Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme, sous cette courtine de mariage qui cache tout, et ventre enflé et descouvert, nous y serons à bon escient!»

«Quant aux effrontées, dit Sauval, les unes se saouloient de voluptez avant leur mariage, d’autres avoient l’adresse de se divertir en présence de leurs gouvernantes et de leurs mères mêmes, sans en être aperçues; puis, pour couvrir le mystère, avoient recours à des moyens exécrables; d’autres (et ce qui étoit fort commun parmi les filles et les veuves) mettoient en usage certains petits bijoux, tels que les quatre que Catherine de Médicis trouva dans le coffre d’une de ses filles d’honneur.» C’était l’Italie des Borgia et des Médicis, qui avait enseigné à la France toutes ces pratiques, tous ces instruments, tous ces stimulants de Prostitution; c’était la cour, qui avait toujours la main dans ces jeux obscènes; c’était elle qui, ardente à s’emparer de ces innovations impures, les accréditait et les popularisait dans la nation, où il ne resta bientôt plus rien de la vieille candeur gauloise.

Il faut bien le dire à regret, les arts, qui doivent avoir pour objet de passionner les âmes par tout ce qui est noble et pur, furent les premiers corrupteurs ou du moins les auxiliaires de cette corruption générale. François Ier et Henri II appelèrent auprès d’eux une foule d’artistes italiens, de grand talent, mais de mœurs dissolues: les sculpteurs firent «des statues de bronze et de marbre, tant d’hommes que de femmes, que de dieux et de déesses, où la lubricité triomphoit;» les peintres remplirent «les appartements de nos rois, de peintures à fresque et de tableaux qui suivoient la cour, où étoient représentées des choses non-seulement lascives, mais incestueuses et exécrables.» Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini, le Primatice, Nicolo dell’Abbate, le Rosso, et leurs élèves, ne furent pas plus réservés en France, qu’ils ne l’eussent été dans leur pays, où le pinceau et l’ébauchoir semblaient complices de tous les égarements des sens. Les plus grands artistes de la Renaissance se soumirent au goût dépravé de leurs contemporains, et ce fut entre eux une déplorable émulation de génie impudique. Les priapées grecques et romaines se répandirent partout sous toutes les formes, avec autant d’audace que si la France fût devenue païenne, et comme si les femmes elles-mêmes ne savaient plus rougir.

Les châteaux et les palais des rois, les maisons de plaisance des princes et des princesses, les hôtels des seigneurs, les maisons des particuliers, furent envahis par les fresques et les tableaux indécents: «Pour crayonner en petit une partie de ces peintures, dit Sauval, qui avait pu les voir encore, ici des hommes et des dieux, tous nuds, dansent et font quelque chose de pis avec des femmes et des déesses toutes nues; là, les unes exposent aux yeux de leurs galants ce que la nature a pris tant de peine à cacher; les autres s’abrutissent avec des aigles, des cygnes, des autruches, des taureaux; en plusieurs endroits, on voit des Ganymèdes, des Saphos et des belettes (sic); des dieux et des hommes, des femmes et des déesses, qui outragent la nature et se plongent dans des dissolutions les plus monstrueuses. Après cela, il ne faut pas s’étonner des incestes et des abominations, qui arrivèrent sous les règnes de Charles IX et de Henri III.» Sauval ajoute qu’à Fontainebleau les chambres, les salles et les galeries, étaient toutes pleines de ces peintures érotiques, et que la reine Anne d’Autriche en fit brûler pour plus de cent mille écus, quand elle devint régente, en 1643.

Les mêmes sujets étaient aussi représentés en bas-relief dans les appartements, et en ronde bosse dans les jardins des maisons royales; on les retrouvait aussi sur les tapisseries et sur toutes les parties de l’ameublement. Brantôme, dans ses Dames galantes, consacre plusieurs pages, très-divertissantes sans doute, à raconter «les discours, les songes, les mines et les parolles» des dames et filles de la cour, qu’on faisait boire dans une coupe d’argent doré, ornée de figures obscènes. Cette coupe, laquelle eut une véritable célébrité en ce temps-là, appartenait à un prince qui s’amusait à la mettre dans les mains des personnes qu’il recevait à sa table. C’était, d’ailleurs, un chef-d’œuvre d’art et grand speciauté, dit Brantôme, «la mieux eslabourée, gravée et sigillée, qu’il estoit possible de voir; où estoient taillées bien gentiment et subtillement au burin plusieurs Figures de l’Arétin, de l’homme et de la femme, et ce au bas estage de la coupe, et au-dessus et en haut plusieurs aussy de diverses manières de cohabitations de bestes.» Les propos des buveuses que Brantôme rapporte longuement ne sont pas inutiles pour nous faire connaître l’effronterie des dames de la cour: «Les unes disoient, quand on leur demandoit ce qu’elles avoient à rire, et ce qu’elles avoient vous: qu’elles n’avoient rien vu que des peintures, et que, pour cela, elles ne laisseroient à boire une autre fois; les autres disoient: «Quant à moy, je n’y songe point à mal; la veue et la peinture ne souillent point l’âme.» Les autres disoient: «Le bon vin est aussy bon céans qu’ailleurs.» Les autres affermoient qu’il y faisoit aussy bon boire qu’en une autre coupe, et que la soif s’y passoit aussy bien; aux unes on faisoit la guerre pourquoy elles ouvroient les yeux en beuvant: elles répondoient qu’elles vouloient voir ce qu’elles beuvoient, craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux autres on demandoit à quoy elles prenoient plus plaisir ou à voir ou à boire, elles répondoient: «A tout.» Les unes disoient: «Voilà de belles grotesques!» Les autres: «Voilà de plaisantes momeries!» Les unes disoient: «Voilà de belles images!» Les autres: «Voilà de beaux miroirs!» Brantôme a voulu évidemment imiter ici les propos des buveurs, qui remplissent un des chapitres les plus joyeux du Gargantua de Rabelais.

On peut juger, d’après cette anecdote, que les Figures de l’Arétin n’étaient pas moins connues en France qu’en Italie. Il est même assez probable que les planches originales de ces Figures, si tristement fameuses, avaient été secrètement apportées à Paris, après le règne de François Ier, et qu’elles y restèrent jusqu’au dix-septième siècle, où elles furent détruites par un marchand d’estampes. On sait que le recueil de seize figures obscènes, qui avaient été gravées à Bologne par le fameux Marc-Antoine Raimondi, d’après les dessins de Jules Romain, allait paraître, accompagné de seize infâmes sonnets italiens de Pierre Aretino, sous le titre: De omnibus Veneris schematibus, lorsque le pape Clément VII fit arrêter le graveur, qui fut mis en prison, et qui courut risque d’être pendu ou brûlé vif; mais Pierre de Médicis lui sauva la vie, à la sollicitation de l’Arétin, qu’on n’osa pas poursuivre, et qui était, d’ailleurs, en sûreté à Venise. Quant au peintre, il aurait été compris dans le procès, s’il ne s’était réfugié à Mantoue, où il attendit que le pape lui eût pardonné. On n’avait tiré qu’un petit nombre des gravures, que se disputèrent les grands seigneurs de Rome, et même plusieurs cardinaux; mais les cuivres avaient disparu et la justice papale ne réussit pas à les saisir. Ils furent apportés depuis en France, selon toute apparence, et ils servirent à faire plusieurs tirages successifs, qui suffisaient à peine au libertinage effréné du seizième siècle, mais qui heureusement ne laissèrent pas de traces, car la destinée de ces livres abominables est de ne pas survivre à la personne qui les possède. Voilà pourquoi l’existence des gravures originales a été souvent contestée et révoquée en doute; mais le témoignage de Brantôme semble la confirmer: «J’ay cognu, dit-il, un bon libraire vénitien à Paris, qui s’appeloit messer Bernardo, parent de ce grand Aldus Manucius, de Venise, qui tenoit sa boutique à la rue de Saint-Jacques, qui me dit et jura une fois qu’en moins d’un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de l’Arétin à force gens maryés et non maryés, et à des femmes, dont il m’en nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les leur bailla à elles-mêmes et très-bien reliés, sous serment presté qu’il n’en diroit mot.»

Il est, au moins, très-probable que ce messer Bernardo (Bernardin Torresano ou Turizan) possédait, vers 1580, les véritables planches de Marc Antoine, et qu’il les tenait de la succession des Manuce, car ces cuivres, que la police papale n’avait pu découvrir au moment du procès criminel du graveur, avaient été certainement envoyés à Venise, où la publication des livres et des gravures les plus infâmes ne rencontrait alors aucune opposition judiciaire, tant la liberté ou plutôt la licence des mœurs était grande dans cette ville. Les fils du grand Alde Manuce imprimaient et publiaient sans répugnance les exécrables écrits de leur ami Pierre Arétin: ce furent eux sans doute qui firent une édition italienne du recueil De variis Veneris schematibus; mais tous les exemplaires de cette édition ont disparu depuis longtemps, brûlés, dans l’intérêt des familles, après le décès des possesseurs du livre, ou détruits par ordre de l’autorité. Quant à ceux de l’édition française de Bernardin Turizan, quoique plus nombreux que les autres, ils ont également péri la plupart entre les mains des personnes qui en faisaient usage. La sévérité des règlements de la librairie en France, pendant le dix-septième siècle, empêcha sans doute qu’on fît un nouveau tirage des gravures originales, et elles restèrent enfouies dans quelque vieux fonds d’imagerie. Car, si l’émission des ouvrages obscènes avait lieu fréquemment sous le manteau à cette époque, les Figures de l’Arétin étaient trop signalées à la vindicte des magistrats, pour qu’un libraire colporteur osât en répandre des exemplaires.

Cependant il paraît qu’une main anonyme avait ajouté quatre planches, aux seize que Marc Antoine avait gravées d’après Jules Romain. On peut supposer que ces quatre nouvelles planches avaient été faites aussi sur les dessins du même peintre et peut-être par le même graveur, car, dans une lettre du 29 novembre 1527, Pierre Arétin envoie au seigneur César Fregoso: Il libro de i sonetti e de le figure lussuriose. Or, il y a plus de seize sonnets, ce qui annonce plus de seize figures. Le nombre primitif des uns et des autres était de seize, mais ce nombre s’accrut successivement, et toujours, nous le croyons, sous l’inspiration de l’Arétin, qui avait l’impudique orgueil de vouloir surpasser la débauche antique, puisque le livre d’Eléphantis ne contenait que neuf figures, comme nous l’apprend Martial (Sunt illic Veneris novem figuræ. Epigr. 43 du livre XII). Arétin ne s’arrêta pas là, et le nombre des Figures avait été porté à trente-cinq; il nous le dit lui-même dans son fameux dialogue de la Putana errante, où il traite doctoralement de i diversi congiungimenti. Depuis l’Arétin, on avait complété son œuvre par l’addition d’une trente-sixième et dernière figure, et le recueil, ainsi augmenté, était connu vulgairement sous le titre des Trente-six Manières de l’Arétin. Néanmoins, le savant Gros de Boze, qui, tout académicien qu’il était, a fait entrer, dans le grand Catalogue de sa belle bibliothèque, la Corona de i cazzi, soit qu’il possédât cette contrefaçon du livre original, soit qu’il eût seulement l’espoir de se le procurer, ne comptait dans ce livre que vingt-trois sonnets, et, par conséquent, vingt-trois figures.

Il n’y en avait que vingt, lorsqu’elles passèrent sous les yeux de Felibien et quand le marchand d’estampes, Jollain, en brisa les cuivres, peu de temps après. Vasari, dans sa Vie des Peintres, n’avait parlé que de vingt figures aussi. Chevillier raconte (Origine de l’imprimerie de Paris, p. 224) que l’honnête Jollain, ayant su où se trouvaient ces planches infâmes, les acheta cent écus, «dans le dessein de les détruire,» et les détruisit en effet, sans en tirer une seule épreuve. «Il a toujours cru, ajoute Chevillier, que c’étoient les planches originales, gravées par Marc Antoine, qu’il avoit détruites.» On doit s’étonner que ce recueil, qui n’était pas rare du temps de Brantôme, puisqu’un libraire de Paris ne craignait pas d’en vendre cinquante exemplaires en moins d’une année, soit devenu absolument introuvable. Voici, suivant nous, la cause de la disparition totale des exemplaires qui circulaient au seizième siècle en France et en Italie. Dès qu’un homme était en péril de mort, on avertissait un prêtre, qui venait d’office assister le moribond, recevoir sa confession et lui administrer les derniers sacrements. Or, le prêtre, en vertu de ses pouvoirs ecclésiastiques, se faisait remettre par le mourant tous les livres impies, hérétiques ou obscènes, qu’il pouvait avoir. On les brûlait, séance tenante, sinon le confesseur les emportait chez lui pour les anéantir. On comprend que ces livres, dans le cas même où le prêtre les eût conservés, ne devaient pas lui survivre. Cette guerre aux livres défendus avait été imaginée par le clergé catholique, dès l’origine de la Réformation, qui attaquait, surtout par les livres, la messe et le pape. Ce fut dans toute la catholicité un mot d’ordre secret, auquel les confesseurs in extremis se conformèrent jusqu’à nos jours. Il en est résulté que les écrits hétérodoxes de Calvin, entre autres son Institution de la religion chrétienne, sont devenus presque aussi rares que les scandaleuses Figures de l’Arétin.

Brantôme fait une digression théologique au sujet de ces Figures qu’il connaissait bien, et il prouve que le cordelier breton Jean Benedicti, qui écrivait vers ce temps-là son livre dogmatique et confessionnal, les connaissait également. On sait que ce livre, traduit et imprimé en français à Lyon en 1581, sous ce titre: La Somme des péchés et le remède d’iceux, n’est pas moins rempli d’ordures que le célèbre recueil qu’il a l’air de passer en revue dans le chapitre de la luxure. Brantôme, en disant que le cordelier Benedicti «a très-bien escrit de tous les péchés et monstré qu’il a beaucoup veu et leu,» ne semble pas plus scandalisé de cette Somme, que des figures arétinesques. «Toutes ces formes et postures, dit-il, sont odieuses à Dieu, si bien que sainct Hierosme a dit: «Qui se monstre plus tost desbordé amoureux de sa femme, que mary, est adultère et pèche.» Et parce qu’aucuns docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je diray ce mot briefvement en mots latins, d’autant qu’eux-mesmes ne l’ont voulu dire en françois: Excessus, disent-ils, conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante retro, stando, sedendo a latere, et mulier super virum.» Le traité de Benedicti, à l’époque où il parut, avait pour objet d’éclairer les jeunes confesseurs sur certains péchés, qui étaient nouveaux dans le vieux catalogue des cas de conscience, et qui revenaient alors journellement au tribunal de la pénitence.