L’autorité civile fermait les yeux sur les obscénités plastiques, qu’on pouvait impunément exécuter, mettre en vente, posséder, et même exposer aux yeux de tous. Nous ne voyons pas qu’on ait puni, au seizième siècle, en France, un seul peintre ou graveur de sujets érotiques, tandis que Sixte-Quint fit pendre, au dire de Brantôme, un secrétaire du cardinal d’Este, nommé Capella, qui avait représenté au vif et peint au naturel les amours d’un grand et d’une belle dame de Rome. Les peintres obscènes couraient moins de risques à la cour de France. Brantôme en cite un, sans le nommer toutefois, qui fit bien pis que Capella, du temps de Henri III: «Un gentilhomme, que j’ay ouy nommer et cognu, fit un jour présent à sa maistresse d’un livre de peintures où il y avoit trente-deux dames, grandes et moyennes de la cour, peintes au naturel, couchées et se jouans avec leurs serviteurs, peints de mesmes et au naïf. Telle y avoit-il, qu’avoit deux ou trois serviteurs, telle plus, telle moins. Et ces trente-deux dames représentoient plus de sept vingt figures de celles de l’Arétin, toutes diverses. Les personnages estoient si bien représentés et au naturel, qu’il sembloit qu’ils parlassent et le fissent: les unes déshabillées et nues, les autres vestues, avecques mesmes robes, coeffures, parements et habillements, qu’elles portoient et qu’on les voyoit quelquesfois. Les hommes, tout de mesmes. Bref, ce livre fut si curieusement peint et faict, qu’il n’y avoit rien que dire: aussy, avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoit tout enluminé.» Brantôme rapporte que la vue de ce livre d’images produisait de dangereux effets sur les femmes qui s’amusaient à le regarder: il en cite une qui «fut si ravie et entra en tel extase d’amour et d’ardent désir,» qu’elle ne put voir au delà du quatrième feuillet, et tomba évanouie au cinquième. Nous aimons à croire, pour l’honneur des dames, que ce fut la honte qui causa cet évanouissement.

Dans un autre endroit des Dames galantes, Brantôme parle encore de ces peintures lubriques, qui avaient commencé à être en vogue sous le règne de François Ier: «Telles peintures et tableaux, dit-il avec plus de raison et de décence qu’il n’en montre d’habitude, portent plus de nuysance à une ame fragille, qu’on ne pense.» Le comte de Chateauvillain avait dans sa galerie, parmi les rares et beaux tableaux qui la composaient, une de ces peintures libidineuses, «où estoient représentées force belles dames nues qui estoient au bain, qui s’entre-touchoient, se palpoient, se manioient et frotoient, s’entre-mesloient, se tastonnoient, et qui, plus est, se faisoient le poil tant gentiment et si proprement, en monstrant tout, qu’une froide recluse ou hermite s’en fust eschauffée et esmue.» Aussi, une grande dame de la cour, qui visitait cette galerie, et qui s’était arrêtée devant ce tableau, dit à son amant: «C’est trop demeuré ici! Montons en carrosse promptement, et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir ceste ardeur: il la faut aller esteindre. C’est trop bruslé!» C’étaient les maris qui devaient s’accuser de la Prostitution de leurs femmes, car ils n’épargnaient rien pour les corrompre. «Aucuns, dit Brantôme, bourdellent plus avecques leurs femmes, que non pas les ruffiens avec les putains des bourdeaux.» Ils ne rougissaient pas d’introduire dans leur ménage ces livres, ces estampes, ces peintures obscènes, qui faisaient de l’épouse la plus pure une courtisane éhontée, et qui offraient d’énergiques stimulants à l’adultère. «Aujourd’huy, écrivait Brantôme à la fin du règne de Henri III, n’en est besoin de ces livres ny de ces peintures, car les marys leur en apprennent prou, et voilà que servent telles escholes de marys!» Il est certain que trop souvent les maris eux-mêmes donnaient à leurs femmes, en guise de livres d’heures, le livre de l’Arétin en figures. Brantôme cite une belle et honnête dame qui l’avait dans son cabinet: un gentilhomme, qui était amoureux d’elle, ne fut pas plutôt instruit de cette circonstance, qu’il en augura favorablement pour le succès de son amour, et en effet, «il l’emporta, et cognut en elle qu’elle y a voit appris de bonnes leçons et pratiques.»

Que pourrait-on ajouter de plus, pour faire connaître le libertinage effroyable d’une époque, où le lit conjugal n’avait pas même de voiles pudiques? C’est à cette époque, cependant, que bien des hommes scrupuleux, qui appartenaient, il est vrai, aux classes moyennes de la société, effaçaient ou retranchaient dans les livres tout passage sale et malhonnête, arrachaient les gravures indécentes, ou bien couvraient d’encre les nudités: de là, tant de volumes incomplets ou mutilés, qui témoignent de la chaste et vertueuse censure de leurs anciens lecteurs ou propriétaires.

[CHAPITRE XXXIII.]

Sommaire.—La Prostitution appliquée à la politique par Catherine de Médicis.—L’Escadron volant de la reine.—Portraits des filles d’honneur par Brantôme.—Le pasquil de la belle Limeuil.—Dépravation des dames et des belettes.—Digression sur les ceintures de chasteté.—Leur origine.—Leur apparition à la foire Saint-Germain.—Corruption de la cour, favorisée par Catherine de Médicis.—Charles IX et Marie Touchet.—Les incestes de la reine Margot.—La pipée de la Saint-Barthélemy.—Le grand cardinal de Lorraine et la reine mère.—Le banquet de Chenonceaux.—Les noces de l’orfévre Marcel.—Le langage lubrique.—Les poésies du capitaine Lasphrise.

Le règne de Catherine de Médicis, c’est-à-dire ceux de ses trois fils François II, Charles IX et Henri III, qui furent tour à tour rois sous sa tutelle et sa régence, ce long règne, rempli de guerres civiles, de troubles religieux et de sanglants massacres, nous présente une nouvelle phase dans l’histoire de la Prostitution. Catherine de Médicis imagine d’appliquer la Prostitution à la politique: elle s’en fait une arme pour vaincre ses ennemis; elle s’en sert comme d’un narcotique pour les endormir, comme d’une chaîne pour les entraver, comme d’un poison pour les détruire. Jamais peut-être l’immoralité n’avait eu recours à de pareils raffinements; jamais l’art de gouverner les hommes n’en était venu à l’emploi de si honteux moyens. Machiavel lui-même aurait rougi d’ériger en système permanent ce qui n’avait été jusqu’alors qu’un hasard tout exceptionnel dans la politique. Les femmes, en effet, avaient bien pu, en certains cas, exercer une notable influence dans les affaires d’État; elles avaient sans doute, en tout temps, fait sentir autour d’elles l’empire de leurs séductions, mais ce fut Catherine de Médicis qui, pour la première fois, du moins à la cour de France, eut des filles d’honneur dressées et bien apprises à devenir, au besoin, les instruments impurs de ses desseins politiques.

La corruption générale de la cour à cette époque est un fait qu’il serait inutile de prouver par des exemples: cette corruption, à laquelle Catherine de Médicis n’avait pas contribué personnellement, ne fut pas, comme le dit Bayle (Œuvres, t. II, p. 17), un effet de la politique de cette reine, car son mari, Henri II, ne lui avait laissé rien à faire à cet égard, mais elle l’utilisa au profit de son gouvernement machiavélique. «Avant ce règne, dit Mézeray dans son Abrégé chronologique de l’histoire de France, c’étaient les hommes qui par leur exemple et par leurs persuasions attiroient les femmes dans la galanterie; mais, depuis que les amourettes firent la plus grande partie des intrigues et des mystères d’État, c’étoient les femmes qui alloient au-devant des hommes.» Voilà peut-être le changement de stratégie galante, que Catherine de Médicis enseigna très-habilement aux dames et aux demoiselles, qui composaient sa cour, et qui formaient une bande, qu’on appelait alors l’Escadron volant de la reine. Catherine, du vivant de son mari, s’était instruite dans cette tactique d’un nouveau genre, lorsque, n’ayant pas encore d’enfants et craignant d’être répudiée, elle avait gagné, dit Henri Estienne, la belle Diane de Poitiers «afin qu’icelle l’entretînt en grâce avec monsieur le Dauphin son mary, et n’eust honte d’estre comme macquerelle pour parvenir à son intention.» (Voy. Disc. merveilleux de la vie, actions et déportements de Cath. de Médicis.)

Les renseignements précis nous manquent au sujet de ce fameux Escadron volant, que nous ne connaissons que par quelques-uns de ses exploits. Mais tous les historiens s’accordent à constater son existence, sinon son organisation érotique, et Brantôme, qui est plus discret qu’à l’ordinaire sur ce point délicat, en dit assez pour nous faire apprécier tous les services que les filles d’honneur de la reine mère pouvaient rendre à sa politique. «Un fameux prélat de notre cour nous assure, dit Sauval, que Catherine de Médicis avoit un sérail de coquettes qu’elle traînoit avec elle, comme autant de boute-feu, pour arracher des cœurs des princes et des seigneurs du royaume leurs plus secrètes pensées; que ces affetées sceurent si bien corrompre les chefs de parti, en 1579, et surtout Henri IV, qu’aïant alors engagé par leur cajolerie ceux de la Religion dans une nouvelle guerre civile, on la nomma la Guerre des amoureux.» Le fameux prélat, que cite Sauval, n’est autre que Brantôme, qui avait certainement raconté les prouesses de l’Escadron volant dans des mémoires que nous ne possédons plus. Ceux que nous avons contiennent sans doute beaucoup d’anecdotes relatives aux dames et filles que Catherine avait enrôlées dans cette milice amoureuse; mais il s’excuse de ne pas nommer les héroïnes des bons contes qu’il a recueillis dans ses Dames galantes: «Je parle d’aucunes, dit-il, desquelles j’espère en faire de bons contes dans ce livre, avant que je m’en desparte, mais le tout si modestement et sans escandale qu’on ne s’en apercevra de rien, car le tout se couvrira soubz le rideau du silence de leur nom, si que possible aucunes, qui en liront des contes d’elles-mesmes, ne s’en desagreront, car puisque le plaisir amoureux ne peut pas toujours durer, pour beaucoup d’incommodités, empeschemens et changemens, pour le moins le souvenir du vieil passé contente encore.»

Brantôme cependant ne s’est pas fait faute de mettre, dans ses Dames illustres, la liste des dames et damoiselles qui donnaient, à son avis, tant d’éclat à la cour de la reine mère; puis, il leur adresse collectivement des éloges capables de faire rougir celles qui auraient conservé un reste de pudeur. «Toute ceste compaignie que je viens à nommer, dit-il, on n’y eust sceu rien reprendre de leur temps, car toute beauté y abondoit, toute majesté, toute gentillesse, toute bonne grâce, et bien heureux estoit-il qui pouvoit estre touché de l’amour de telles dames, et bien heureux aussy qui en pouvoit escapar. Et vous jure que je n’ay nommé nulles de ces dames et damoiselles, qui ne fussent fort belles, agréables et bien accomplies, et toutes bastantes pour mettre un feu par tout le monde. Aussy, tant qu’elles ont esté en leurs beaux aages, elles en ont bien bruslé en bonne part, autant de nous autres gentilshommes de la cour, que d’autres qui s’approchèrent de leurs feux; aussy, à plusieurs ont-elles esté douces, amiables et favorables et courtoises.» Brantôme avait eu soin auparavant de dire ce qu’il entendait par la courtoisie de ces belles: «Aussy, crois-je que le meilleur temps qu’elles ont eu jamais, et qu’on leur demande, c’est quand elles estoient filles, car elles avoient leur libéral arbitre pour estre religieuses, aussy bien de Vénus que de Diane, mais qu’elles eussent de la sagesse et de l’habileté et scavoir pour engarder l’enflure du ventre.»