C’était là ce que la reine exigeait d’elles, et sans doute leur avait-elle, cette habile et savante reine, enseigné tous les bons engins pour éviter ce malheur de la guerre. Toujours est-il qu’elle était impitoyable, quand ce malheur arrivait. Aussi, chassa-t-elle de sa cour mademoiselle de Limeuil, la plus belle des filles d’honneur, qui «n’avoit rien épargné pour servir sa maîtresse,» dit Mézeray, mais qui, après avoir séduit et enchaîné le prince de Condé, chef du parti protestant, eut la maladresse de s’en trouver «incommodée pour neuf mois,» dit encore le grave Mézeray, et s’en alla, un beau jour, accoucher dans la garde-robe de la reine mère. On fit sur cette aventure un pasquil latin, qui commence ainsi:

Puella ista nobilis,
Quæ erat amabilis
Commisit adulterium
Et nuper fecit filium;
Sed dicunt matrem reginam
Illi fuisse Lucinam.
Et quod hoc patiebatur
Ut principem lucraretur:
At multi dicunt quod pater
Non est princeps, sed est alter...

Le Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis rapporte que le prince de Condé étant prisonnier à la cour de France, en 1561, la demoiselle de Limeuil fut une des filles que la reine «lui avoit baillée pour le desbaucher, comme l’ambition trouve tout loisible, pourvu qu’elle atteigne à ses desseins.» Aussi, quand la reine voulut lui reprocher son accident, en 1564, «Limeuil eut bien la hardiesse de lui dire qu’elle avoit en cela suivy l’exemple de sa maistresse et accomply son commandement.» Mademoiselle du Rouet, la compagne et l’amie de mademoiselle de Limeuil, joua mieux son rolet, lorsque la reine la chargea de s’emparer du roi de Navarre et de «l’amuser soigneusement aux plaisirs de la cour,» suivant l’expression de Henri Estienne. C’était, au dire de d’Aubigné dans la Confession de Sancy, une sorte de pêche aux filets, que Catherine de Médicis dirigeait sur la mer de la politique: «Quand l’eau n’estoit plus trouble, on pecha à l’endormie: à quoy ne fut pas espargnée la coque du Levant, qui est fournie par les droguistes d’Italie. A cela furent pris les plus pesans, comme les maréchaux de Montmorency et de Cossé. Après quoi, on guetta le gros poisson au fray: à quoy fut pris Antoine de Bourbon, roy de Navarre, par Rouet, Louis de Bourbon, par Limeuil, mais ce dernier, pour estre vigoureux, se sentant pris, rompit ses mailles et se sauva. Quelques poissons se perdent en la suite des dauphins, comme font les chiens, les barbues, les maquereaux, et tout le menu des suivans de la cour.»

On devine que, parmi cette compagnie de dames et de filles, au nombre de deux ou trois cents, qui vivaient ensemble et ne se quittaient ni jour ni nuit, la dépravation des mœurs n’avait pas tardé à remettre en honneur les plus scandaleux désordres, lesquels n’étaient point assez secrets pour que Brantôme se soit gardé de les révéler et même de les excuser dans ses Dames galantes. Sauval ne fait que mentionner, avec autant de décence que possible, les turpitudes que l’historiographe des Dames galantes s’est complu à décrire en détail avec son cynisme habituel: «De même que les hommes avoient trouvé le moyen de se passer de femmes, dit Sauval, les femmes trouvèrent le moyen de se passer d’hommes. Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles, parce qu’elle étoit hermaphrodite. Paris, aussi bien que la cour, regorgeoit de femmes lesbiennes, que les maris tenoient d’autant plus chères qu’avec elles ils vivoient sans jalousie. Les unes, sans s’en cacher, nourrissoient des belettes, dont les anciens usoient comme des lettres hiéroglifiques pour signifier des tribades; les autres s’échauffoient avec leurs adorateurs, sans pourtant les vouloir contenter, puis venoient se rafraischir ou plutôt s’abrutir avec leurs compagnes. Cette belle vie, enfin, plut si fort à quelques-unes, qu’elles ne voulurent ni se marier, ni souffrir que leurs associées se mariassent.» (Amours des rois de France, édit. in-12, de 1739, p. 115.) Brantôme pourtant n’a pas dit que les Lesbiennes de la cour de France nourrissaient des belettes; on ne sait pour quel usage; il dit seulement que ces petits animaux étaient chez les anciens le symbole des amours féminines, qui, ajoute-t-il, «se traictent en deux façons, les unes par fricarelles, les autres par, comme dit le poëte, geminos committere cunnos. Ceste façon n’apporte point de dommage, ce disent aucuns, comme quand on s’aide d’instruments façonnés en ..., mais qu’on a voulu appeler des godemichys,» mot formé des deux mots latins: Gaude mihi.

Brantôme, après avoir montré son érudition classique sur un sujet qui n’était pas moins commun alors, que dans l’antiquité grecque et romaine, se demande sérieusement si deux dames, «amoureuses l’une de l’autre, comme il s’est veu et se void souvent aujourd’huy, couchées ensemble et faisant ce qu’on dit donna con donna, en imitant la docte Sapho Lesbienne, peuvent commettre adultère et entre elles faire leurs maris cocus.» Il cite ensuite plusieurs exemples, à l’appui de son opinion, qui ne paraît pas concorder avec celle de Martial: «Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n’y a point d’homme, il y ait de l’adultère!» Nous n’avons pas la ressource du latin pour reproduire les coupables orgies des Lesbiennes françaises, que Brantôme regarde avec un œil d’indulgence, surtout dans certains cas: «Encore excuse-t-on, dit-il, les filles et femmes veuves, pour aymer ces plaisirs frivoles et vains, aymans bien mieux s’y adonner et en passer leurs chaleurs, que d’aller aux hommes et se faire engrosser et se déshonorer, ou de faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion qu’elles n’en offensent pas tant Dieu et n’en sont pas tant putains comme avecques les hommes.» Brantôme, dans ce chapitre si épineux, qu’il aurait pu allonger mille fois plus qu’il n’a fait, ne nomme aucune des dames qui se livraient à ces infâmes fricarelles, mais il donne à entendre que les filles d’honneur de la reine mère et des princesses du sang étaient portées à se corrompre les unes les autres. Il raconte, d’après les confidences de M. de Clermont-Tallard, que ce seigneur, «estant petit garçon» et partageant alors les études du jeune duc d’Anjou, lequel fut depuis Henri III, aperçut, un jour, à travers les fentes d’une cloison, deux fort grandes dames, qui «passoient ainsi leur temps.» Il ajoute aux circonstances licencieuses de son récit: «J’en ay cognu plusieurs autres qui ont traicté de mesmes amours, entre lesquelles j’en ay ouy conter d’une de par le monde, qui a esté fort superlative en cela et qui aymoit aucunes dames, les honoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l’amour comme un homme à sa maistresse; et si les prenoit avecques elle, les entretenoit à pot et à feu et leur donnoit ce qu’elles vouloient. Son mary en estoit très-aise et fort content, ainsy que beaucoup d’autres marys que j’ay veus, qui estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutôt que celles des hommes, n’en pensans leurs femmes si folles ny putains. Mais je croy qu’ils sont bien trompés; car ce petit exercice, à ce que j’ay ouy dire, n’est qu’un apprentissage pour venir à celuy grand des hommes.»

On doit s’étonner qu’au milieu de ces hideux débordements, qui ne connaissaient plus de digues morales ni religieuses, les maris se soient encore préoccupés de leur honneur conjugal. Il est pourtant avéré que ces maris, ceux-là même qui avaient mené la jeunesse la plus dissolue et causé le plus d’échecs à la vertu des femmes, furent, en général, très-peu accommodants pour leur propre compte, et se piquèrent de défendre et de conserver chez eux ce qu’ils avaient pris tant de fois aux autres. De là, de furieuses jalousies et de terribles représailles qui ne servaient qu’à mettre en jeu l’audace et l’astuce féminines. Brantôme, dans le premier discours de ses Dames galantes, intitulé De l’amour de plusieurs dames mariées et qu’elles n’en sont si blasmables, comme on diroit, pour le faire, a voulu écrire les annales des grands cocus du seizième siècle, et l’on est forcé de reconnaître que, malgré cette dépravation universelle, le point d’honneur du mariage était plus sacré, sinon mieux gardé, qu’à des époques moins dissolues. Les maris étaient d’autant plus jaloux qu’on leur donnait plus de motifs de l’être, et, comme on ne les plaignait jamais dans leurs mésaventures, ils se montraient plus vindicatifs et plus cruels à l’égard de leurs femmes infidèles; on s’explique donc pourquoi l’introduction des ceintures ou cadenas de chasteté en France eut lieu publiquement sous le règne de Henri III, sans doute par le conseil de quelques Italiens de la cour, qui savaient le moyen employé dans leur pays pour mettre sous clef, comme un trésor, la vertu des femmes.

Rien n’est mieux établi que le fait de cette introduction d’une mode italienne, qui existait surtout à Venise depuis plusieurs siècles et qui y était venue d’Orient. Il est probable que les croisades avaient également importé en France un usage odieux, qui ne pouvait se concilier avec le respect que nos ancêtres portaient aux dames. Cet usage remontait néanmoins à la plus haute antiquité, et il avait pu se perpétuer chez des peuples dont la religion maintenait l’esclavage de la femme. Mais «une nation aussi spirituelle que la nôtre,» comme le dit avec esprit M. le comte de Laborde (Notice des émaux, bijoux et objets divers du Musée du Louvre, t. II, p. 197), rejeta sans doute avec mépris ce honteux instrument de tyrannie et de servitude. Il semblerait, toutefois, que la ceinture de chasteté s’était conservée, par exception, dans les mœurs de la chevalerie la plus raffinée, et que, si un mari ne l’imposait pas à sa femme, une mère à sa fille, un frère à sa sœur, l’amante, l’amie l’adoptait elle-même, comme un symbole de fidélité, puisqu’elle en offrait la clef à son ami, à son amant. C’était là une de ces emprises, que les dames et leurs serviteurs se donnaient réciproquement pour éprouver la constance et la seureté de leur amour. La ceinture de sûreté, au lieu d’être un outrage et une honte, devint alors une preuve délicate de tendre dévouement. Telle est, à notre avis, l’explication la plus naturelle qu’on puisse attacher à plusieurs passages des poésies et des lettres de Guillaume de Machaut, relatifs au trésor, dont sa maîtresse, Agnès de Navarre, lui avait remis la clef.

M. le comte de Laborde, qui cite ces passages curieux, ne veut pas que ce trésor désigne une ceinture de chasteté. Voici pourtant de quels termes s’est servi le poëte du quinzième siècle, pour nous apprendre qu’il avait la clef du trésor de madame Agnès:

Adonc, la belle m’accola...
Si attaingny une clavette
D’or, et de main de maistre faite,
Et dist: «Ceste clef porterez,
Amys, et bien la garderez,
Car c’est la clef de mon trésor.
Je vous en fais seigneur dès or;
Et, dessus tout, en serez mestre,
Et si l’aim’ plus que mon œil destre,
Car c’est mon heur, c’est ma richesse,
C’est ce dont je puis faire largesse!»

Agnès de Navarre, écrivant à Guillaume de Machaut, lui adresse des recommandations qui n’ont pas de sens, si ce trésor n’était pas ce que nous pensons: «Ne veuillez, mie, perdre la clef du coffre que j’ay, car, si elle estoit perdue, je ne croi, mie, que je eusse jamais parfaite joie; car, par Dieu! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez, et il le sera, quand il vous plaira, car en ce monde je n’ai de riens si grant désir.» Cette citation et d’autres, aussi explicites, n’empêchent pas M. de Laborde de nier l’authenticité des ceintures de chasteté, qui se trouvent dans quelques cabinets d’amateurs: «Dans ces sortes de singularités, dit-il par une distraction qui est trop évidente pour qu’on songe à la lui reprocher comme une faute d’érudition, on est bien fort, quand on a pour soi la plume de Brantôme.»