«Du temps du roy Henry, raconte Brantôme dans ses Dames galantes, il y eut un certain quinquailleur, qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain, pour brider le cas des femmes, qui estoient faicts de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef, si subtilement faicts qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour ce doulx plaisir, n’ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.» La description de ces ceintures est trop précise, pour qu’elle ne soit pas faite de visu, et Brantôme, en rapportant le fait, n’a pas l’air de s’en émerveiller, comme si la chose était nouvelle pour lui. Il ajoute que «beaucoup de gallans, honnestes gentilshommes de la cour,» menacèrent ce maudit quincaillier de le tuer, s’il persistait à fabriquer et à vendre ces engins qui leur étaient si nuisibles, et ils l’obligèrent à jeter dans les latrines tous ceux qui lui restaient. Quant à l’anecdote de la femme qui se prostitue à un serrurier, pour obtenir une double clef du cadenas que son mari croyait pouvoir ouvrir seul, c’est probablement un de ces contes plaisants que l’apparition des ceintures avait fait circuler à la cour. Quoi qu’il en soit, si le quincaillier de la foire Saint-Germain fit le sacrifice de quelques-uns de ses engins, le modèle n’en fut pas perdu, et l’on continua d’en fabriquer secrètement pour l’usage de certains maris jaloux, qui ne rougissaient pas de se conduire à l’égard de leurs femmes, comme des marchands d’esclaves en Turquie. Le ridicule fit justice, d’ailleurs, de cette invention malhonnête, et il n’y eut qu’un très-petit nombre de jaloux qui osèrent appeler à leur aide les ceintures et les cadenas, que la loi française considérait comme un sévice grave de l’époux contre l’épouse. Cependant on trouverait encore des exemples de ces étranges emprisonnements jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, puisque l’avocat Freydier plaida en parlement pour une femme mariée, qui accusait son mari de l’avoir soumise à cet indigne traitement. (Voy. son Plaidoyer contre l’introduction des cadenas ou ceintures de chasteté, Montpellier, 1750, in-8, avec une figure représentant le cadenas.)

Certes, il fallait que les habitudes italiennes fussent alors bien enracinées en France, pour qu’on ait osé mettre en vente publiquement de pareils objets, et surtout pour qu’on ait osé les acheter et en faire usage. Nous verrons, dans un chapitre à part, combien l’influence de l’Italie avait perverti les mœurs des hommes, à la cour des Valois, mais nous constaterons aussi, pour l’honneur de notre pays, que ces turpitudes ne sortirent presque pas des bornes de la cour, et furent généralement repoussées, condamnées et maudites, par la galanterie française. La cour seule, à cette époque, était le théâtre et le réceptacle de tous les vices les plus hideux. Catherine de Médicis avait jugé que cette corruption sans règle et sans frein servait les intérêts de sa politique, en amollissant les plus fermes caractères et en dégradant les plus nobles cœurs; mais elle donna par là aux ennemis de son gouvernement, à ceux de la Religion, comme on les appelait, une force immense et une arme terrible; car la Réformation, en levant l’étendard de la révolte contre la royauté et le papisme, pouvait dire au peuple, avec raison, que le but de cette guerre sainte était de détruire Sodome et Gomorrhe. Le peuple apprit de la sorte à mépriser et à haïr les grands; il ajouta foi à tous les bruits, vrais ou faux, qui se répandaient comme des échos de la cour; il ne fut plus indifférent à la vie privée des princes et des courtisans; il crut avoir le droit de la faire comparaître devant son tribunal, et il prononça la déchéance de Henri III, quand la Ligue lui eut fait prendre les armes sous prétexte de défendre les mœurs et la religion de ses ancêtres. On peut donc avancer que, si Catherine de Médicis eut recours à la Prostitution pour gouverner, ce fut la Prostitution qui, en déshonorant le roi et la cour de France, amena le grand soulèvement populaire de la Ligue.

Nous ne voulons pas croire cependant à toutes les abominations que les écrivains réformés ont imputées à leur implacable ennemie, Catherine de Médicis; ainsi, il nous paraît impossible que cette reine ait elle-même, dans une intention politique, corrompu les mœurs de ses quatre fils et de ses trois filles. Catherine, si ambitieuse qu’elle fût, était mère tendre et dévouée. On voit, dans sa correspondance, qu’elle n’avait rien de plus à cœur que l’affermissement du pouvoir royal dans la maison des Valois; si elle régna toujours sous le nom de ses fils, c’est qu’elle se sentait plus capable qu’eux de diriger les affaires et de soutenir le trône où ils furent assis l’un après l’autre. Elle eut un profond chagrin de ce qu’aucun des quatre fils qui semblaient lui promettre une nombreuse descendance n’ait fait souche de rois et continué la postérité de Henri II. On ne saurait donc admettre comme un fait probable, qu’elle se soit appliquée, pour ainsi dire, à tarir de sa propre main les sources de l’hérédité dans sa famille. On a prétendu, dans quelques libelles atroces, qu’elle n’attendit pas l’âge de puberté de ses enfants, pour les livrer à la plus dégoûtante Prostitution: selon ces pamphlétaires anonymes, elle aurait, par ses affreux désordres, altéré profondément la santé des malheureux rois François II, Charles IX et Henri III, qui, à la suite de l’abus prématuré de leurs forces physiques, ne furent plus capables d’avoir un héritier. Charles IX s’était chargé de démentir cette calomnie, puisqu’il eut une fille légitime, morte en bas âge, et deux enfants naturels. Il est permis de supposer, néanmoins, que ces trois rois n’auraient pas laissé éteindre la lignée des Valois, si la débauche eût épargné leur jeunesse. Quant à dire que Catherine entretenait des relations incestueuses avec son fils Henri, qu’elle aimait, en effet, plus que les autres, c’est là une de ces infamies que l’histoire ne doit pas ramasser dans la fange des guerres civiles, où chaque parti s’efforce de salir l’autre dans la personne de ses chefs. Catherine fut sans doute trop indulgente pour la moralité de ses enfants, voilà tout.

François II, qui mourut si jeune et qui était d’une si frêle constitution, «ne fut point subject à l’amour comme ses prédécesseurs, rapporte Brantôme; aussy, eust-il eu grand tort, car il avoit pour espouse la plus belle femme du monde et la plus aymable (Marie Stuart).... Toutesfois, ajoute Brantôme, je l’ay veu faillir plusieurs fois.» Charles IX, qui lui succéda, ne se souciait pas beaucoup des dames dans sa première jeunesse: il leur préférait la chasse et les exercices gymnastiques. Cependant il répondit à une grande dame, qui lui faisait la guerre au sujet de sa froideur: «Doncques, avez ceste opinion de moy, que j’ayme plus l’exercice de la chasse que le vostre? Hé! par Dieu! si je me despite une fois, je vous joindray de si près toutes, vous autres de ma cour, que je vous porterai par terre les unes après les autres.» Brantôme, qui cite cette réponse du roi, y ajoute seulement: «Ce qu’il ne fit pas pourtant de toutes, mais en entreprist aucunes, plus par réputation que lasciveté, et très-sobrement encore, et se mit à choisir une fille de fort bonne maison, que je ne nommeray point, pour sa maistresse, qui estoit une fort belle, sage et honneste damoyselle, qu’il servit à tous les honneurs et respects qu’il estoit possible.» Cette maîtresse fut Marie Touchet, fille d’un parfumeur ou d’un notaire d’Orléans, et il l’aima tant qu’il vécut, mais toujours en secret, car la reine mère, très-complaisante pour des amours de passade, voyait avec beaucoup de dépit et de déplaisir le roi sérieusement amoureux d’une fille qui lui donnait des bâtards. Catherine de Médicis s’était déclarée si contraire à ce concubinage, que Charles IX, en mourant, n’eut pas le courage de lui recommander Marie Touchet.

Ce fut pourtant l’amour qui causa la mort de Charles IX, si l’on s’en rapporte à la chronique scandaleuse de la cour, qui s’était popularisée, à l’aide de cette épitaphe du roi:

Pour aimer trop Diane et Cythérée aussy,
L’une et l’autre m’ont mis en ce tombeau icy.

Brantôme exprime des doutes sur la vérité des bruits qui coururent alors: «Aucuns ont voulu dire que durant sa maladie il s’eschappa après la reine, sa femme, et s’y eschauffa tant, qu’il en abbrégea ses jours; ce qui a donné subjet de dire que Vénus l’avoit fait mourir avecques Diane.» Nous avons imprimé en italique les mots que le premier éditeur de Brantôme s’est permis de glisser dans le texte original, pour remplacer trois lettres initiales qui s’y trouvaient. «Brantôme, dit Sauval, qui avoit sous les yeux un bon manuscrit de cet historien médisant, rapporte que quelques-uns disoient que, pendant sa maladie, il s’étoit échappé avec la reine Marguerite, quoiqu’il avoue qu’à la cour on ne parlât point en tout de leurs amours; mais enfin le bruit commun étoit que ce fut avec L. R. M., où il y avoit beaucoup d’apparence, et c’est sans doute de la sorte qu’il faut restituer le passage de Brantôme, car enfin, de la façon qu’on murmuroit de leurs amours, ils s’aimoient plus que fraternellement, et même ils ne s’en cachoient pas trop.» L’inceste de Marguerite de Valois avec son frère Charles IX n’est que trop prouvé, quoique Brantôme n’y ait fait allusion que dans ce seul passage où le nom de Marguerite se cache sous des initiales qu’on pourrait interpréter de diverses façons; mais il ne faut pas oublier que Brantôme était le favori et même le secrétaire de la reine Marguerite: on comprend les égards et les ménagements qu’il avait à observer vis-à-vis de cette princesse. L’auteur du Divorce satyrique, écrit sous l’inspiration d’un mari et d’un roi courroucé qui voulait divorcer, n’avait pas à garder les mêmes ménagements; cependant il évite de faire rejaillir sur plusieurs rois de France la honte qu’il déverse impitoyablement sur leur sœur; il enveloppe d’obscurité ces incestes qu’il avoue à regret: «Elle ajouta après, dit-il, à ses sales conquestes, ses jeunes frères, dont l’un, à sçavoir François (duc d’Alençon), continua cet inceste toute sa vie; et Henri (Henri III) l’en désestima tellement, que depuis il ne la put estimer, ayant mesme à la longue apperçu que les ans, au lieu d’arrester ses désirs, augmentoient leurs furies.»

Les amours de Charles IX et de sa sœur, qu’il nommait Margot, auraient causé plus de scandale dans une cour moins démoralisée; mais à peine y prit-on garde alors, et ce sujet honteux défraya seulement quelques pasquils et quelques chansons. Il est à présumer, d’ailleurs, que l’inceste ne fut, pour le frère et la sœur, qu’une distraction passagère, et qu’ils retournèrent l’un et l’autre à leurs occupations favorites, Charles, à la chasse, et Marguerite, à la galanterie. Charles IX connaissait trop bien Margot pour ne l’avoir pas jugée, comme la juge le Divorce satyrique: «Tout est indifférent à ses voluptés et ne luy chaut d’âge, de grandeur ni d’extraction, pourvu qu’elle se saoule et satisface à ses appétits, et n’en a jusques ici, depuis l’âge d’unze ans, dédit à personne.» On s’explique ainsi ce qu’il avait voulu dire par ces paroles, qui furent répétées à propos du mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois: «Je ne donne pas seulement ma sœur Margot à mon cousin de Navarre, je la donne pareillement à tous les huguenots de France.» Ce mariage cachait un piége et une trahison détestables: les chefs protestants, qui étaient venus à Paris pour y assister et pour signer la paix, furent enveloppés la plupart dans le massacre de la Saint-Barthélemy. Le lendemain de cette nuit sanglante, Charles IX disait en riant à ses gentilshommes: «Teh! que c’est un gentil c... que celuy de ma grosse Margot! Par le sang Dieu! je ne pense pas qu’il y en ait encore un au monde de mesme; il a pris tous mes rebelles de huguenots à la pippée!» (Journal de Henri III, par Pierre de l’Estoile, édit. publ. d’après le ms. original, par A. Champollion.)

Il est singulier que la reine mère, qui avait encouragé cette effroyable licence par esprit de politique plutôt que par amour de la débauche, ne se soit pas mêlée elle-même aux bacchanales de la cour. Agrippa d’Aubigné et d’autres écrivains réformés disent bien, comme le répète Sauval, que «ceste princesse aimoit le plus grand prélat de son temps et des seigneurs tant et plus.» Mais on est forcé de s’inscrire en faux contre ces vagues allégations, quand on ne trouve pas dans Brantôme un seul mot qui fasse allusion à quelque galanterie de la reine mère. Henri Estienne dit seulement, dans le Discours merveilleux, que Catherine, dès sa plus tendre jeunesse, avait montré «les signes évidents d’un esprit ambitieux et subject entièrement à ses voluptés.» Nous sommes disposé à croire qu’on devrait lire ici volontés au lieu de voluptés. Quant au cardinal de Lorraine, qui, au dire de l’Estoile, avait toujours dans la bouche ce vilain mot de f..... et qui, au dire de Brantôme, était «le plus grand abatteur de bois du royaume,» il fut le complice des actes politiques de la reine mère; mais, s’il eut la bonne fortune de la rendre infidèle à la mémoire de son mari, il garda bien ce secret d’État. Brantôme raconte que ce superbe cardinal, passant à la cour de Piémont, embrassa deux ou trois fois, de force, la duchesse de Savoie (Béatrix de Portugal), qui avait refusé de lui accorder l’honneur du baiser d’étiquette: «Comment! lui dit-il, est-ce à moy à qui il faut user de ceste mine et façon? Je baise bien la reyne ma maistresse, qui est la plus grande reyne du monde; et vous, je ne vous baiserois pas, qui n’estes qu’une petite duchesse crottée? Et si veux-je que vous sachiez que j’ay couché avec des dames aussy belles et d’aussy ou plus grande maison que vous.» Brantôme ajoute discrètement: «Possible pouvoit-il dire vray;» et il est permis de supposer que le cardinal, à qui son secret était près d’échapper, se glorifiait des bontés que la reine mère avait eues pour lui, à l’exclusion de tout autre.

Quoi qu’il en soit, Catherine de Médicis, qui ne payait pas d’exemple, n’était pas trop sévère sur les mœurs, ni même sur la pudeur; on en peut juger par le banquet qu’elle donna au roi, en 1577, dans le jardin du château de Chenonceaux: «Les dames les plus belles et honnestes de la cour, dit le journal de l’Estoile, estant à moitié nues et aïant les cheveux espars comme espousées, furent employées à faire le service.» Le chroniqueur n’y était pas, malheureusement, et il n’a pu nous apprendre quelles furent les suites du banquet. Au reste, les fêtes de ce genre se terminaient d’ordinaire par des excès qui n’étaient que trop favorisés par ceux de la table. Au mariage de l’orfévre Claude Marcel avec la fille du seigneur de Vicourt, la noce se fit à l’hôtel de Guise, et toute la cour y fut invitée. Après le souper, le roi Henri III et ses mignons, les princesses et les dames de la cour se masquèrent, pour porter le momon aux époux, indécente cérémonie qui avait survécu au culte de Priape et de Vénus. «Les plus sages dames et damoiselles se retirèrent, et firent sagement, dit l’Estoile, car la confusion y apporta tel désordre et infamie, que, si les tapisseries et les murailles eussent pu parler, elles eussent dit beaucoup de belles choses.» (Voy. le Journal de Henri III, au 10 décembre 1578.)