C’était toujours le chancelier Michel de l’Hospital, qui travaillait ainsi à épurer les mœurs; c’était lui qui n’avait pas voulu souffrir davantage que les femmes dissolues eussent l’air de tenir tête au roi et à la magistrature. Aux lettres patentes du 12 février, qui ne concernaient que le bordeau de Hueleu, le prévôt de Paris avait ajouté cette paraphrase confirmative de l’article prohibitif de l’édit: «Au surplus, faisant droict, sur la requeste verbale desdites gens du roy, que défenses sont faites à tous manants et habitants de ceste ville et fauxbourgs de Paris et autres, de souffrir en leurs maisons bordeau secret ne public, sur peine de 60 livres parisis d’amende pour la première fois, et de six vingts livres parisis d’amende pour la seconde, et, pour la troisiesme fois, de privation de la propriété des maisons. Et seront lesdites lettres, ensemble ceste ordonnance, leues et publiées à son de trompe et cry public, tant par les carrefours de ceste ville que fauxbourgs de Paris et autres lieux où sont lesdits bordeaux, à ce qu’aucun n’en prétende cause d’ignorance.» Ainsi, la fermeture des maisons de débauche de Grand et du Petit Hueleu entraîna celle de la plupart des mauvais lieux qui existaient encore à Paris; ceux que n’atteignit pas la proscription générale, et que le prévôt de Paris laissa subsister à huis clos, sous la sauvegarde d’une permission tacite, perdirent tous les droits qu’ils tenaient de l’ordonnance de saint Louis, et comme ils n’avaient plus qu’une existence provisoire, nous croyons que, dès ce temps-là, ils furent caractérisés par un surnom qui est toujours en usage et qui définit la nature de leur privilége: maisons de tolérance. Au reste, à partir de cette époque, comme le dit expressément Sauval (t. II, p. 650), les filles publiques «cessèrent d’avoir des statuts, des juges, des habits particuliers et des rues affectées à leurs dissolutions.» On peut donc dire que la Prostitution légale fut légalement abolie en France.
Nous avons indiqué les causes qui nous semblent avoir provoqué cette grande mesure de police; nous avons dit que le protestantisme avait forcé le gouvernement à se mettre ainsi à la tête d’une réforme des mœurs; nous avons fait comprendre que le vertueux chancelier de l’Hospital s’était surtout intéressé à cette réforme, qui donnait satisfaction aux vœux des honnêtes gens, sans distinction de religion ni de parti politique. Mais différents historiens ont prétendu que la suppression des mauvais lieux avait été commandée par des nécessités impérieuses de salubrité générale; car la maladie vénérienne, qui s’était répandue d’une manière effrayante à la suite de la débauche populaire, avait fait de chaque lupanar un redoutable foyer d’infection. En effet, on sait que cette horrible maladie, dont les symptômes n’étaient plus aussi affreux qu’autrefois, avait néanmoins multiplié ses ravages, à ce point, que la Prostitution devenait l’ennemie permanente de la santé publique. Le 4 décembre 1555, l’avocat du roi, Me Denis Riant, avait porté plainte à la Cour du parlement de Paris contre les mauvais lieux du Champ Gaillard et du Champ d’Albiac, où se commettaient journellement «infinies volleries, force violences, larcins et autres méchancetés, par le moyen des locatifs des maisons, qui tiennent, au moins la pluspart d’iceux, bordeaux en leurs chambres, y reçoivent et y endurent gens inconnus, sans adveu, ruffiens, vagabonds, pauvres filles et femmes.» L’avocat du roi ajoutait, à la suite de sa plainte, que «depuis un an seulement, se sont trouvés dix-huit ou vingt jeunes hommes, escoliers d’honnestes familles, gastés de la vérole, pour avoir hanté esdits lieux, chose qui est fort pitoyable et requiert bien qu’on y pourvoye.» La Cour avait déjà rendu deux arrêts qui enjoignaient aux propriétaires des maisons du Champ Gaillard et du Champ d’Albiac de ne louer ces maisons «qu’à gens connus et famés de bonne vie et mœurs.» Elle invita le lieutenant criminel à faire exécuter les arrêts précédents et à mettre un terme au désordre. (Voy. les Preuves de l’Hist. de Paris, par Lobineau et Félibien, t. II, p. 767.)
Il est à peu près avéré que le mal de Naples avait envahi tous les repaires de débauche, au moment où l’édit de Charles IX supprima totalement la Prostitution. Le poëte Baïf, dans ses Passetemps, fait le portrait de missir Macé, qui avait eu de grands infortunes
A suyvre les amours communes.
Voici l’allocution, qu’un ami adresse à cet incorrigible, qui ne pouvait se désister de faire feste aux filles:
Comment n’êtes-vous pas content,
Missir Macé, d’avoir eu tant
Et tant de mauvaises fortunes
A suyvre les amours communes?
D’avoir si roide la vérole,
Que vous n’avez dent qui n’en grole?
D’avoir la vérole si bien,
Que du nez ne vous reste rien?
D’avoir tout le palais mangé
Et d’avoir de chancres rongé
Votre membre plus qu’à demy?
Une autre épigramme de Baïf, dans laquelle un nommé Galin est le héros d’une aussi triste aventure, ne le dépeint pas sous des couleurs moins hideuses:
Pour hanter souvent les bourdeaux,
Le chancre t’accueillit si bien,
Que du nez en ta face rien
Ne t’est resté, que les naseaux!
Un écrivain du même temps, Antoine Duverdier, qui pensait que «Dieu a envoyé ceste peste sur la terre, pour fléau et vengeance des sales, illicites et fréquentes paillardises des mauvais,» reconnaît, dans ses Diverses Leçons, que «ce mal estoit beaucoup plus contagieux, au commencement, qu’il n’est maintenant, à cause des souverains remèdes qu’on a trouvés;» mais, néanmoins, il s’étonne que les débauchés osassent risquer la récidive dans un mal qui, pour n’être pas mortel ordinairement, laissait toujours de fâcheux ressouvenirs à ses victimes: «Y en a plusieurs, s’écrie-t-il avec surprise, qui ont sué vérole six ou sept fois!» Louis Guyon, qui a écrit ses Diverses leçons pour faire suite à celles de Duverdier, constate, en sa qualité de médecin, que la maladie vénérienne se jouait encore de tous les efforts de la science. «Ceste contagion vénérienne, dit-il (t. I, p. 612), parce que le plus communément elle se prend par paillardise et acte déshonnête, est, par conséquent, honteuse.» Louis Guyon, qui veut dire par là que le venin de la femme paillarde était plus dangereux dans les bordeaux que partout ailleurs, cite le fait de deux jeunes adolescents d’une grande famille, qu’il avait traités à Paris en 1563, et qu’il ne réussit pas à guérir. Ces deux imprudents, il est vrai, avaient essayé de cacher leur état, jusqu’à ce qu’il se fît connaître «par la pelade, par pustules rouges qui leur venoient au front, douleurs au milieu des os, tant des bras, jambes, cuisses, espaules, que sur le devant de la teste, les nuicts jusqu’environ l’aube du jour, et autres signes, comme douleur au gosier, ne pouvans bien avaller la viande.» Tous les médecins et chirurgiens, entre les mains desquels se remirent les pauvres malades, échouèrent dans leur guérison, jusqu’à ce qu’un ambassadeur du roi d’Espagne, qui les entendait gémir et se plaindre pendant la nuit, leur eût conseillé de partir pour l’Amérique et de s’y faire soigner à la mode du pays par les indigènes. Ce traitement eut un plein succès, et les malheureux jeunes gens, qui étaient partis étiques et semblables à des cadavres, revinrent en France florissants de santé. Un pareil résultat servit sans doute à confirmer l’opinion des savants qui voulait que le mal napolitain eût été découvert, en même temps que l’Amérique, par Christophe Colomb. Cependant, cette opinion n’était pas encore si bien établie, que certains docteurs de la Faculté de médecine de Paris ne soutinssent avec ténacité que cette maladie n’était pas nouvelle, quoiqu’elle eût changé de caractère. «Ceux-là errent grandement, disait Antoine Duverdier, qui estiment que la maladie que les Grecs appellent λειχἠν, Pline, mentagra, et nous, feu volage ou male dartre, soit ce mal que nous appelons vulgairement vérole.»
Il est donc possible que les hommes d’État, qui essayèrent d’abolir la Prostitution par un édit du roi, aient voulu appliquer un remède héroïque à la maladie honteuse, qu’ils espéraient chasser de France avec les misérables femmes qui en étaient presque toutes infectées. Mais on aurait dû prévoir qu’en forçant ainsi la population des mauvais lieux à rentrer dans le sein de la société et à s’y déguiser sous des dehors honnêtes, on faisait refluer la contagion vénérienne dans le courant de la vie domestique. Les documents nous manquent absolument pour apprécier les effets, physiologiques et hygiéniques de la fermeture des maisons de débauche. Ce ne fut pas, comme on peut le supposer, la cessation des désordres, qui n’avaient plus, il est vrai, d’asiles privilégiés et autorisés, mais qui n’étaient que plus hardis à s’étaler au grand jour. Ainsi, la Prostitution clandestine eut des marchés publics dans toutes les rues et sur toutes les places: la femme commune, en perdant le droit d’exercer légalement son métier à certaines conditions fixes, acquit la liberté de se montrer partout et de régler elle-même les conditions de la criminelle industrie qu’elle exerçait en cachette. Il y eut bientôt sans doute à Paris autant de lupanars secrets qu’il y en avait de publics auparavant; le nombre des agents de la Prostitution ne diminua pas; bien au contraire, les proxénètes des deux sexes, étant devenus plus nécessaires, devinrent aussi plus nombreux; l’usage eut bientôt adopté, dans la ville et dans les faubourgs, des endroits de rencontre et de rendez-vous, où la débauche allait recruter ses milices et dresser ses batteries. Quant aux bordeaux, qui n’étaient plus sous la surveillance du pouvoir municipal, ils tombèrent à la merci de tous les êtres dégradés, qui ne craignirent pas de s’exposer au châtiment de la loi et qui firent de ces cavernes impudiques le réceptacle de tous les crimes.