On ne saurait douter que l’édit de 1560, contre les bordeaux, n’ait eu de scandaleuses conséquences, lorsqu’on voit la Prostitution errante se grouper pendant la nuit autour des croix de pierre, qui s’élevaient sur presque toutes les places de Paris. En 1572, l’évêque de Paris fit enlever la Croix de Gastine, érigée sur une petite place dans la rue Saint-Denis; car cette croix, suivant l’expression d’un chroniqueur, «servait d’enseigne aux débauchés,» qui se réunissaient là tous les soirs et qui y commettaient mille profanations. Le Journal de Henri III raconte, en ces termes, l’enlèvement d’une autre Croix, que le libertinage n’avait pas moins profanée: «La nuit du jeudy 10 mars 1580, de l’ordonnance de l’évêque de Paris, et d’un secret consentement de la cour, fut enlevé du lieu où il estoit le crucifix surnommé Maquereau, et par les gens du guet porté à l’évesché, et ce à cause du scandaleux surnom que le peuple lui avoit donné, à raison de ce que ce crucifix de bois peint et doré, de la grandeur de ceux qu’on voit ordinairement aux paroisses, estoit plaqué contre la muraille d’une maison, sise au bout de la vieille rue du Temple, vers et proche les esgouts, en laquelle et ès environs se tenoit un bordeau; en sorte que ce vénérable instrument de notre Rédemption servoit d’enseigne aux bordeliers repaires.» Pierre de l’Estoile ne nous apprend pas si le bordeau fut fermé par ordre de la prévôté, après que l’évêque Pierre de Gondi eut mis fin à un scandale, qui était plus déplorable que celui de l’impunité d’une boutique de débauche.
La plupart des maisons, en ce temps-là, avaient des enseignes qui les faisaient reconnaître, en l’absence de numéros et d’autres signes indicateurs. Les maisons de Prostitution devaient donc avoir aussi leur marque ou enseigne, qui ne rappelait pas toujours la destination du lieu, car l’enseigne pouvait être plus ancienne que sa destination, mais souvent l’enseigne annonçait, par un emblème indécent ou par une devise équivoque, le genre de commerce auquel le local était consacré. Ainsi, Piganiol de la Force affirme que le quartier du Gros-Caillou a dû son nom à un gros caillou qui servait d’enseigne à un lupanar. Dans tous les cas, ce nom-là n’a pas été en usage avant la fin du seizième siècle, et on peut le faire naître de l’installation de ce lieu de débauche et de son enseigne, métaphoriquement obscène. Nous n’entreprendrons pas une digression étymologique, pour expliquer ce que pouvait être ce caillou, ce qu’on devinera sans effort en cherchant son origine dans ces vers d’un vieux poëte:
Jouer au jeu qu’aux cailles on appelle,
Aux filles est chose plaisante et belle.
Les historiographes de Paris mentionnent plusieurs enseignes de la même espèce, qui avaient donné le nom de rue de la Corne à deux rues du faubourg Saint-Germain-des-Prés, nommées maintenant rue Beurrière et rue Neuve-Guillemin, ainsi qu’à une rue du faubourg Saint-Marceau, laquelle a été fermée au dix-septième siècle et est devenue le cul-de-sac des Corderies. Sauval rapporte qu’il y avait une tête de cerf, «que le peuple appelle corne,» dit-il, scellée dans la muraille à l’encognure de la rue de la Corne, et que cette tête de cerf avait fait donner aussi le nom de rue de la Petite-Corne à la rue adjacente; mais il ajoute que ce nom leur venait bien plutôt d’une «troupe de prostituées accourues là d’abord, pour s’y établir.» Ce fut à la fin du seizième siècle, que ces prostituées, qui ne pouvaient plus résider dans l’enceinte de la ville, se réfugièrent dans le faubourg, où l’abbé de Saint-Germain les laissa se fixer, moyennant une redevance. Mais, plus tard, ce lieu de débauche causa de tels désordres et scandalisa tellement les bons paroissiens de Saint-Sulpice, que le curé de cette paroisse obtint de l’abbé de Saint-Germain l’expulsion de ces turbulentes voisines. On fit disparaître, avec l’enseigne de leur repaire, le nom des deux rues que cette enseigne avait baptisées: la première reçut le nom de rue Guillemin, à cause d’un fief appartenant à une famille de ce nom-là, et la seconde prit celui de rue Beurrière ou des Beurriers; mais le peuple, qui se souvenait d’avoir vu la corne et le mauvais lieu qu’elle annonçait au passant, persista longtemps à désigner les deux rues sous leurs anciens noms, quoique les nouveaux eussent été gravés en lettres d’or, sur des plaques de marbre, au coin des deux rues, par ordre du bailli de Saint-Germain. Il fallut bien s’accoutumer à substituer enfin ces nouveaux noms aux anciens. Mais l’idée d’une maison de débauche y restait toujours attachée, «et, dit Sauval, parce que le nom de Guillemin est un peu proverbial, le peuple qui se plaît à tourner tout en raillerie, non content d’avoir ajouté au nom de Guillemin, propriétaire du jardin, celui de Crocquesolle, il l’a donné encore à la rue, de sorte qu’il l’appelle plus souvent la rue Guillemin-Crocquesolle, que la rue Guillemin.» Sans entrer dans de longues dissertations archéologiques, nous dirons que Guillemin, dans le langage métaphorique du bas peuple, signifiait tantôt un cafard, tantôt la nature de l’homme, de même que guillery; et l’on chantait alors, dans les carrefours, un fameux refrain, qui était encore en vogue sous la Régence, puisque le duc d’Orléans l’avait toujours à la bouche (voy. les Mém. du cardinal Dubois):
Du temps du roi Guillemot,
De la reine Guillemote,
On prenoit les hommes au mot
Et les femmes à la m....
Aux étymologistes de rechercher et de découvrir l’origine de guillemin et guillemot! Quant à crocquesolle, c’est évidemment une épithète qualificative, et nous croyons que, la solle ou soulle étant un jeu de ballon très-usité autrefois, on avait fait un rapprochement tout naturel entre ce jeu-là et celui qui se joue dans les lieux de Prostitution, où la femme commune passe de main en main, à l’instar d’une solle ou ballon que les joueurs se renvoient de l’un à l’autre: de là, le mot solle comme synonyme de prostituée et, par extension, de la nature d’une femme débauchée.
Il est évident que le peuple avait alors très-peu de sympathie et même de pitié pour les femmes de mauvaise vie, puisqu’il les poursuivait de ses huées, et les chassait souvent à coups de pierres, quand il les reconnaissait dans les rues honnêtes. Nous avons vu aussi que les hommes dépravés, qui osaient entrer en plein jour dans les rues infâmes consacrées à la débauche, n’étaient pas mieux traités par la populace. On peut donc assurer que l’édit de 1560, qui supprimait la Prostitution légale, fut accueilli favorablement par l’opinion générale; et les habitants de Paris, hormis ceux qui prélevaient sur cette Prostitution les loyers de leurs maisons, applaudirent tous à la fois aux mesures de police qui amenèrent la fermeture de la plupart des mauvais lieux. La ruine et l’embarras des courtières de débauche, le désarroi et la dispersion des filles, la colère et la confusion des libertins, ne touchèrent personne et amusèrent tout le monde. Il y eut un concert de plaisanteries et d’épigrammes contre les exilés et les victimes de la Prostitution. Ce furent surtout le lupanar du Huleu et sa célèbre directrice, la mère Cardine, qui servirent de sujet à ces facéties en prose et en vers, que la gaieté populaire inspirait avec tant de verve et d’abondance. La plus connue de ces facéties est l’Enfer de la mère Cardine, dont la première édition, que nous ne possédons plus, fut certainement contemporaine de tous les canards poétiques que fit naître la destruction du Hulleu. Voici l’intitulé de cette rare et curieuse satire, dirigée contre les courtisanes les plus fameuses de cette époque: l’Enfer de la mère Cardine, traitant de la cruelle et terrible bataille qui fut aux enfers entre les diables et les maquerelles de Paris, aux nopces du portier Cerberus et de Cardine, qu’elles vouloient faire royne d’enfer, et qui fut celle d’entre elles, qui donna le conseil de la trahison... (Sans date et sans indication de lieu, mais sans doute imprimé à Paris vers 1570, in-8.) Cette pièce, en vers, qu’on attribue à Flaminio de Birague, neveu du chancelier de France, fut réimprimée en 1583 et en 1597. Dans les réimpressions, on ajouta une chanson de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d’aller en voyage, furent surprises au logis d’une maquerelle à Sainct-Germain-des-Prez. Il n’existe que deux ou trois exemplaires des réimpressions du seizième siècle; mais, en 1793, un bibliophile bienfaisant ne voulut pas laisser disparaître tout à fait l’Enfer de la mère Cardine, et il en fit une nouvelle édition tirée à 108 exemplaires, qui sont déjà presque aussi rares que les éditions anciennes.
Voici le début de ce poëme allégorique, qui n’est pas, comme le suppose M. le marquis du Roure dans son Analectabiblion, un acte de vengeance personnelle du poëte contre la mère Cardine, mais une satire collective qui s’adresse à toutes les reines de la Prostitution.
Puisque l’oysiveté est mère de tout vice,
Je veux, en m’esbattant, chanter cy la malice,
La faulse trahyson et les cruels efforts,
Que fit Cardine un jour en la salle des morts,
Alors que Cupidon lui fit oster les flammes
Qui tourmentent là-bas nos pécheresses âmes.
«La fable du poëme est toute simple, dit M. le marquis du Roure: Cardine épouse Cerberus, et au festin de noces paraissent les principales filles de Paris: Marguerite Remy, surnommée les gros yeux; la Picarde, cresmière; Anne au petit bonnet; la Normande, bragarde; la Lyonnaise, douteuse, etc. Cupidon, l’ennemi juré de Pluton, paraît à ces noces pour exciter les damnés à combattre l’enfer, voire même à étrangler Cerberus.» M. le marquis du Roure résume tout l’ouvrage dans cet apophthegme: «Quelques filles sont pires que tous les diables ensemble.» L’éditeur de 1793 a réimprimé, en outre, à la suite de l’Enfer de la mère Cardine, une pièce du même genre, qui nous donne la véritable date du poëme de Flaminio de Birague, qu’elle accompagne: Déploration et complaincte de la mère Cardine de Paris, cy-devant gouvernante de Huleu, sur l’abolition d’iceluy. Trouvée, après le deceds d’icelle Cardine, en un escrain auquel estoient ses plus privez et précieux secretz, tiltres de ses qualitez authentiques, receptes souveraines, compostes, anthidotes, baulmes, fardz, boetes, ferrements et ustenciles servant audict estat dudit mestier (sans nom de lieu, 1570, in-4 de 8 ff.). Il suffit de citer deux autres pièces de la même époque, qui furent inspirées par l’exécution de l’édit de 1560: La destruction avec la desolation des povres filles de Huleu et de Darnetal (sans lieu ni date, pet. in-8 goth de 4 ff., avec une gravure en bois sur le titre). M. J.-C. Brunet, dans son Manuel du libraire, dit que cette pièce de vers de six syllabes a été composée vers 1520; mais on sait que M. Brunet n’est pas une autorité, dès qu’il s’avise de juger un livre au delà du titre. Cette complainte est évidemment du même temps, sinon de la même main, que la Complainte de la mère Cardine. Une autre pièce, qui se rapporte à cette grande affaire de l’abolition des lupanars, est intitulée: Ban de quelques marchands de graine à poile et d’aucunes filles de Paris (sans nom de lieu, 1570, in-8). Mais nous doutons qu’un seul exemplaire de l’édition originale ait survécu à la circonstance, et, par bonheur, un bibliophile s’est encore rencontré, en 1814, pour faire réimprimer cette facétie ordurière, dont l’auteur, Rasse Desneux, était le chirurgien de Charles IX et l’ami de Ronsard.