L’abolition des bordeaux, tout incomplète qu’elle fût, avait été vue de si bon œil par la France entière, que Charles IX et son chancelier Michel de l’Hospital continuèrent à vouloir réformer les mœurs par ordonnance: il avait été plus facile d’éloigner de l’enceinte des villes les lieux de débauche, que d’expulser complétement les prostituées de la cour et de l’armée. Depuis les temps les plus reculés, une cour princière, de même qu’une armée, traînait à sa suite une bande plus ou moins nombreuse de mauvais sujets et de femmes perdues. Le roi, de concert avec son vertueux ministre, s’efforça de remédier à cet abus. Par un édit du 6 août 1570, il ordonna que «tous autres vagabonds, sans maistre ny adveu, ayent dans vingt-quatre heures à vuider nostredite cour, sur peine d’estre pendus et estranglez, sans espérance d’aucune grace ny remission; que toutes filles de joie et femmes publiques deslogent de nostre-dite cour, dans ledit temps, sous peine du fouet et de la marque.» Il y eut probablement une multitude de filles fouettées et marquées, car elles ne se pressèrent pas d’obéir à l’ordonnance royale qui les chassait, et Charles IX dut raviver plusieurs fois cette ordonnance dans le cours de son règne. Celle qu’il fit contre les prostituées suivant l’armée ne rencontra pas moins de difficultés dans son application, puisque Henri III n’eut rien de plus pressé, en montant sur le trône, que de la renouveler dans les mêmes termes: «Enjoignons non-seulement aux prévôts des maréchaux et leurs lieutenants, mais aussi à nos juges ordinaires, de chasser les filles de joye, s’il s’en trouve à suitte desdites compagnies et les chastier de peine de fouet, et pareillement les goujats, au cas qu’il s’en trouve plus d’un pour trois soldats.» Il est certain que cette ordonnance ne fut jamais exécutée, du moins d’une façon régulière et générale; mais, parfois, aussi elle était cruellement mise en vigueur par le seul fait d’un caprice du chef d’armée. Par exemple, si l’on peut se fier au témoignage de Varillas (Hist. de Henri III, liv. VI), le maréchal Philippe Strozzi, que l’historien nous représente comme extrêmement sévère, commanda «qu’on jetât dans la rivière de Loire 800 filles de joye qui suivoient son camp.»

Ces pauvres filles n’étaient pas traitées partout avec autant de rigueur, et si elles ne figuraient pas dans les armées des réformés, elles menaient joyeuse vie dans les armées catholiques. Ainsi, Brantôme décrit complaisamment la belle arrière-garde, que le duc d’Albe, dans son expédition, contre les Gueux de Flandres, pouvait passer en revue, avec ses dix mille hommes de vieilles troupes. C’étaient, dit Brantôme, «quatre cents courtisanes à cheval, belles et braves comme princesses, et huit cents à pied, en point aussi.» Il y avait là un gentilhomme français, messire François Le Poulchre, seigneur de la Motte Messemé, chevalier de l’ordre du roi et capitaine de cinquante hommes d’armes des ordonnances de Sa Majesté. Ce qu’il admira le plus dans cette expédition militaire, ce furent les douze cents courtisanes en bon point, qui semblaient être chargées de sauvegarder l’honneur des filles et des femmes sur le théâtre de la guerre. Voici comment il parle de ces créatures, dans les sept livres de ses Honnêtes Loisirs, dédiés au roi Henri III (Paris, Marc Ourry, 1587, in-12):

Il les entretenoit, qui vouloit, tout le jour;
Mais, avec un respect plein de cérémonie,
Le barisel-major leur tenoit compagnie.
Or, ces dames avoient tous les soirs leur quartier,
Du maréchal de camp, par les mains du fourrier,
Et n’eût-on pas osé leur faire une insolence.

Leur vanité s’en accrut tellement, qu’elles finirent par faire de la femme honnête et qu’elles taxèrent leurs faveurs à un prix trop élevé pour la bourse des soudards. Il fallut que le duc d’Albe intervînt et fît crier dans son camp, par ses hérauts d’armes:

Qu’entre elles ne fust pas une qui osast
Refuser désormais soldat qui la priast
De luy payer sa chambre à cinq sols par nuictée.

On ne saurait prendre le taux fixé par le duc d’Albe, pour le prix courant de la Prostitution populaire à cette époque. Cependant il est permis de supposer, d’après le chapitre de Rabelais intitulé: Comment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles de Paris, que le relâchement des mœurs publiques avait singulièrement fait tort au métier impudique des prostituées de carrefour. «Je voy, dit Panurge, que les callibristris des femmes de ce pays sont à meilleur marché que les pierres: d’yceulx fauldroit bastir les murailles, en les arrangeant par bonne symétrie d’architecture et mettant les plus grands aux premiers rancz, et puys, en talvant à dos d’asne, arranger les moyens et finablement les petits.» Cette sale bouffonnerie de Panurge renferme assurément un indice de l’avilissement du prix des denrées de la débauche. La fermeture des mauvais lieux ne diminua pas le nombre des femmes de bonne volonté. Pierre l’Estoile, dans son Journal de Henri III, à la date du 26 mai 1575, caractérise ainsi la corruption qu’il voyait régner autour de lui, dans la bourgeoisie et le peuple de Paris: «Ce dont se plaint le prophète Jérémie, chapitre III des Filles de Sion, qui estoient eslancées, cheminant le col estendu et les yeux affettés, se guindant et branslant et faisant resonner leurs pas, se pouvoit, à aussi bon tiltre et meilleur, dire, en ce temps, des femmes de Paris et filles de la cour. Dont ne se faut esbahir, si le Seigneur, selon la menace qu’il en fait au lieu mesme par son prophete, descheveloit leurs testes et leurs parties honteuses, par ces folatres faiseurs de pasquils, dont la ville de Paris et la cour estoient remplies. Brief, le desbordement, sans parler de pis, estoit que la caballe du cocuage estoit un des plus clairs revenus de ce temps.» (Voy. l’édition publiée par MM. Champollion père et fils, d’après le ms. original de P. l’Estoile, dans la collect. des Mém. pour servir à l’histoire de France.)

Nous trouverions sans doute, dans les œuvres des poëtes du seizième siècle, une foule de passages qui se rapporteraient à notre sujet, et qui nous permettraient de faire une peinture fidèle et même minutieuse des mœurs de la Prostitution; mais nous avons hâte de sortir de cet impur treizième siècle, où la débauche italienne est le dernier cloaque où vient se salir et s’éteindre la branche royale des Valois; nous craindrions d’être entraîné dans une trop longue digression, en feuilletant ces poëtes libertins qui se plaisaient à fonder le Parnasse de Priape, et qui n’avaient pas de muse plus inspiratrice que la Vénus des carrefours. Certes, les poëtes étaient d’avance autorisés à tous les désordres de la poésie érotique, quand ils rencontraient chez les prostituées les plus grands seigneurs de la cour, des princes de l’Église et des magistrats vénérables. Le cardinal Charles de Lorraine n’allait-il pas, comme l’eût fait un jeune écolier, passer la nuit, hors de son hôtel, dans le logis d’une femme perdue? Louis Regnier, sieur de la Planche, nous raconte, dans son Histoire de François II, que ce prélat débauché, «sortant un grand matin de la maison de la belle Romaine, courtisane renommée du temps de Henry, logée en la Cousture de Saincte Catherine, avoit failli d’estre maltraité par certains ruffians qui cerchent volontiers les chappes cheutes à l’entour de telles proyes.» Cette Romaine, qui rivalisait en beauté et en libertinage avec la Grecque, tant exaltée par Brantôme, nous paraît être le type de cette courtisane, que Joachim Dubelloy a mise en scène dans un poëme fameux, intitulé tantôt la Maquerelle ou la Vieille courtisane de Rome, et tantôt la Courtisane repentie. Ce poëme nous offre quantité de traits qui peuvent servir à faire le portrait des courtisanes à la mode du seizième siècle. C’est elle-même qui raconte sa vie et qui, son bon temps passé, essaye de consoler ses ennuis,

Par les soupirs d’une complainte vaine.

Dès l’âge de seize ans, corrompue par le mauvais exemple d’une impudique mère, elle laissa cueillir sa fleur par un serf; mais ce fut chose si secrète, que personne au monde, excepté sa mère, ne pût soupçonner cet accident:

Bientôt après, je vins entre les mains
De deux ou trois gentilshommes romains,
Desquels je fus aussi vierge rendue,
Comme j’avois pour vierge esté vendue.
De main en main je fus mise en avant,
A cinq ou six, vierge comme devant.