Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un peu envahie déjà par la brume du soir.
—Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et alors, bonsoir, la chasse sera...
J'avais ajusté, je fis feu!
Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous levâmes tous les trois comme un seul homme.
—Bravo! bravo! signor marchese! s'écria Titano en jetant sa coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?
Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions de l'agonie.
Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand j'avais tiré.
Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.
Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer; il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.
—Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite... mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile dans la lampe.—Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et que je te vois toujours le même.—C'est que, voyez-vous, Excellence, il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.—Cependant je parie que tu es le moins fatigué de nous trois.—L'habitude, signor marchese; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai tout à fait.—Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire une proposition qui te conviendra.—Votre Excellence sait....—Pas de phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?—Un honnête homme n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la contrebande.—C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez moi.—Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon, certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au cimetière.—Tu reviendras les voir quelquefois.—Ce n'est pas la même chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif, cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.—Oh! pour ce qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.—Vous ne me gêneriez pas, je le sais bien, signor marchese; mais moi je me gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.—Tu es un vieux fou! interrompit le marquis avec impatience.—On est toujours fou, Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.—Que deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?—Mais, Excellence, je ne serai jamais malade.—Tu parlais cependant tout à l'heure de ta fin prochaine.—C'est bien différent....