En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir bien portant.

Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près de nos mulets.

Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.

Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu; mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à l'œuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille, et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.

Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de l'œil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.

—Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en communication de regards et de pensées.—J'ai vu bien des choses incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.—Tant que tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle que je t'ai donnée.—Rien n'est plus facile: Titano prépare notre souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.—Si cela était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.

Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde, en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin d'œil.

—Tu vois? me dit le marquis.—C'est ma foi vrai! Titano est un sorcier et son chien est son démon familier.—Vos Excellences sont servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui, sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et solides choses dont il l'avait couverte.

Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir, comme il avait déjà fait le matin.

—Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces gens que tu les obliges pour la dernière fois.—Excellence, le moment n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup d'œil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis, ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils passent ailleurs...—Et alors?—Alors, signor marchese, je serai dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne doivent plus compter sur moi.—Tu es un brave homme! s'écria Nora en tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.—Nous nous ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez demandée, et je me coucherai le cœur content. A votre santé, Excellence; à la vôtre aussi, signor marchese, reprit Titano en se tournant de mon côté.