Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment, l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête sur le bord de la table.
Je lui présentai un morceau de pain saucé, mais il ne daigna pas seulement le flairer.
—Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.
Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de la cabane.
Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.
—Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me serais bien passé de cette corvée.—Ils passent donc décidément? demanda le marquis.—Ils veulent passer, Excellence; et ils m'envoient Mouton pour me prier de leur faire savoir si le passage est libre.—Et comment le sauras-tu toi-même?—En allant m'en assurer, ce que je vais faire à la minute.—Seras-tu longtemps absent?—Une demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti, qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.—Sois prudent, mon vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière campagne...—Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les autres, qui continueront leur route tranquillement.—Alors, pourquoi prends-tu un fusil?—Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se dirigeant vers la porte.—Et le barbet? demandai-je.—Il est parti pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus longue conversation que cela.
Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le matin pour nous mettre en chasse.
—Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille maintenant que tout aille bien.—Je l'espère, répondit Nora avec préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé, quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien triomphant.—Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester tranquille cette nuit.—Tu as pardieu raison! s'écria le marquis. C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.
Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi, d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.
Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous deux par le même pressentiment.