Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.

Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au marquis:

—Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas le pot aux roses.—Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette nuit?—Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis hier.—Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.—Je suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.—Il ne tient qu'à vous.—Comment cela, Excellence?—En fermant les yeux si on vous le ramène.—Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, et je perdrais ma place.—Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour cette fois.—Et si l'on me dénonce, Excellence?—Je me chargerai d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce moment.—Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le vingt et un [2], lui aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez, Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...—J'en prends l'engagement en son nom.—Cela me suffit. Excellence, excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je ne tarderai pas beaucoup à revenir.

Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la cabane.

—Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette chasse. Buvons à la santé de Volenti!—Excellence, voulez-vous remplir mon verre, dit une grosse voix joviale.

Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses pieds couverts de rosée.

—Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.—J'ai failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de souper.—Et ton chien? fit le marquis.—Il va revenir tout à l'heure. Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.—Je suis fâché qu'il soit pas revenu avec toi.—Pourquoi cela, Excellence? demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.—Parce que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...—Le tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon vaillant et fidèle Torquato.

Et le fusil fut de nouveau décroché.

—Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.—Je ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart d'heure au plus.

Et il disparut de nouveau.