Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins en sûreté?
La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive; elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.
Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades; les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.
C'est alors que Yves de Curson et sa sœur se présentent devant la porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.
—C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?—Pas de cri, pas de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à ce qu'on ouvre cette porte!—Les clés sont, d'une part, chez le prévôt de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au faubourg par la porte Abbatiale.—Oui, bien, si la rue de la Harpe n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait dans son for intérieur pour prendre un parti.—Qu'est-ce qui se passe? demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?—Ne voyez-vous pas quelque expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis, éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.—Madame ma mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point auprès de vous pour vous défendre?—M. de Pardaillan? répondit la dame de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée pour vos épousailles.—Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et d'aller où mon cœur me menait, quand je vous ai rencontré devers la Bastille.—Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît? répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés, vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite jusqu'ici, malgré bien des périls?—Je vous remercierais, Yves, pour ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à cette heure, en sûreté!—Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne, puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de Navarre!—Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!—Merci de nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui sortent de l'Abbaye avec des torches!—Madame ma mère, rentrez chez vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma sœur, sur votre vie, ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour notre salut!—Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait la dame de Curson.
Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait faire mouvoir.
—Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma sœur, ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!
Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de cheval.
Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa sœur, assise en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire usage de ses armes.
Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.