FIN.

Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes.

En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés, et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans, n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te regarde.»

Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour répondre aux nombreuses œillades qui lui arrivaient de tous les côtés. J'ai eu moins de besogne à Gênes, me disait-il quelquefois en riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à la circonstance que je vais rapporter.

Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines, quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire, se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.

—Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.

Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie: j'avais reconnu mon ami Stephano.

—Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir tout de suite.—A l'hôtel Feder.—Je vais t'y accompagner; je t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart d'heure.—Mais je suis peut-être ici pour un mois.—Raison de plus; que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui. Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.

Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue, si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.