Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique importante.

Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.

—A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le filleul du roi.

Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.

Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le cœur véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.

Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent; le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en aller loger à l'auberge.

Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la trentième fois depuis six semaines, Zadig et Astarte, del signor Vaccaï.

La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne qui n'était cependant pas encore commencé.

Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin, avec ses charmantes villa au milieu des fleurs, ses couvents à demi cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux chênes, et ses pergola[1] toutes chargées de grappes transparentes et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique, la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre. Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une conquête personnelle.

Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska, nous dit: