—Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait au-devant de nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix minutes.

Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie toujours ennuyeuse des présentations.

Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons d'un splendide soleil couchant.

Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait devant nous.

Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après, c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête; puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce qui s'était passé dans le pays pendant son absence.

Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un détour du sentier.

C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés d'honneur et de chevalerie: Franc et léal.

L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux; l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.

Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons, messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère, levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon? direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance? Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même, dans son salon, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins étaient animés du même esprit de charité et de fraternité. Aussi le Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.

Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une personne qui a oublié de faire une communication importante à quelqu'un qu'elle peut intéresser.