—A propos, c'est demain l'ouverture du tavolazzo.—J'en suis charmé si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le tavolazzo? répondis-je.—C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il a lieu le jour de Saint-Grégoire.—Et comment les choses se passent-elles? demandai-je.—La distance est de cent quatre-vingts pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois. Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé au centre du barelet: c'est le nom que nous donnons à nos cibles, parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.—Je suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit pas le moins du monde: je m'abstiendrai.—Quelle folie! interrompit vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te servir.—Et s'il me trahit?—S'il te trahit, tu ne seras pas le seul: j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je les ai justement engagés à cause de toi.—Eh bien! nous verrons demain.—Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une autre.
Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une espèce de musique militaire.
Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans que j'eusse besoin de le questionner:
—C'est le tavolazzo, signor marchese, on vient chercher les habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.
En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton rempli de rubans de toutes les couleurs.
—Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.
Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.
Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné du côté gauche.
Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce moment la procession du tavolazzo débouchait du grand portail de la cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis des siècles.
C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une monferine vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille, dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville: immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les tireurs de la compagnie du tavolazzo, au nombre de vingt environ, parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.