La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.

Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui offrir la présidence du tavolazzo, et, comme chaque année, il avait répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis, nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de saucissons de Bologne; le hasard me donna pour voisin un petit cabaretier.

La musique se replaça à notre tête, la monferine recommença de plus belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en entier pour arriver à l'endroit où le tavolazzo était établi.

Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.

Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un barelet sur lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de bien aristocratique.

Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro 1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le Theologo: je n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à quelques fonctions ecclésiastiques.

Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en trompe-l'œil, c'est-à-dire que le satané barelet, plus gros du ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de juillet.

Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.

Le Theologo, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la tête sur la batterie, et ferma l'œil gauche.

Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.