Ces innovations changèrent tout à la cour. L'affluence des grands y fut prodigieuse. Les princes de l'église, les prélats y vinrent en foule: on y vit jusqu'à vingt-un cardinaux en même temps; les archevêques, les évêques n'en sortaient pas; on ne vit jamais tant de prêtres parmi tant de femmes. Les gradations de rang et la subordination que la multiplicité des officiers de la maison avait fait établir entre eux, amenèrent à marquer aussi des rangs entre les courtisans sans offices, à multiplier les titres et les honneurs qui servaient à les distinguer. L'étiquette qui réglait les services de la maison régla aussi les droits et les devoirs des courtisans volontaires. La cour tout entière fut séparée de la nation par des conditions de naissance, comme l'était la maison; d'où il arriva que plus tard la roture, la nouvelle noblesse, la noblesse procédant d'une autre origine que les armes, furent exclues de toute communication qui présentât la moindre apparence de relation de société avec les personnes de la famille royale. Le roi, les princes se les interdirent à eux-mêmes, et ne se permirent que des communications à peu près furtives et clandestines avec les personnes de classes inférieures qui leur étaient les plus agréables.
Quelques détails confirmeront l'aspect général sous lequel on vient de voir la maison et la cour de François Ier.
PREMIER DÉVELOPPEMENT.
CHANGEMENTS OPÉRÉS DANS LA MAISON DU ROI SOUS FRANÇOIS Ier.—ÉLIMINATION DES GRANDS OFFICES AUXQUELS ÉTAIENT ATTACHÉES QUELQUES FONCTIONS D'UTILITÉ PUBLIQUE.
Deux offices avaient encore retenu quelques fonctions de la couronne, ceux du grand-chambrier et du connétable: François Ier les fait disparaître de sa maison.
Le grand-chambrier (cubicularius, différent, comme je l'ai dit, du grand-chambellan, camerarius), après avoir été deux cents ans un des signataires et des conseillers nécessaires des actes royaux, avait conservé jusqu'à François Ier rang et séance à la chambre des pairs, ainsi qu'aux états-généraux. Ces deux prérogatives se réduisaient à rien sous un prince qui ne convoquait point de cour des pairs pour juger les personnes qu'il voulait perdre, qui ne voulait pas entendre parler d'états-généraux pour autoriser les impôts. Mais il restait encore au grand-chambrier un droit important, c'était de surveiller les recettes et les dépenses de la maison du roi et celles de l'État; il avait, de plus, juridiction sur un grand nombre de professions, et il possédait encore son office à titre de fief. Le droit de surveillance sur les recettes et dépenses du roi était au moins importun pour un prince prodigue; il suffisait que ce droit pût être exercé avec intégrité par un officier inamovible, pour que le roi voulût s'en affranchir. Il y réussit par un moyen fort simple; il donna la charge au duc d'Orléans son fils. C'était abolir ce qu'elle pouvait avoir d'utile pour la nation. Après l'avoir dépouillée de toute utilité, il lui était aisé de la supprimer: son fils mourut, et il la supprima.
L'office de connétable eut à peu près le même sort. On voit dans Du Tillet que, postérieurement au règne de Philippe-le-Long (il ne dit pas à quelle époque), cet office avait été démembré; qu'on en avait détaché sa fonction primitive, qui était le soin de l'écurie du roi, pour la donner à un grand-écuyer, et qu'on avait constitué le connétable chef de l'armée. À l'avènement de François Ier le connétable n'était donc plus officier de la maison; il était grand officier de la couronne. Les maréchaux avaient comme le connétable changé de condition; au lieu de rester officiers des écuries du roi, ils étaient devenus assesseurs du connétable pour le jugement des gens de guerre, et devinrent plus tard juges du point d'honneur. Après le jugement ou plutôt la proscription du connétable de Bourbon, le roi fut dix ans sans nommer à la place de connétable: il y nomma ensuite Anne de Montmorenci; mais il devint jaloux de ses succès, et se mettant lui-même à la tête d'une armée, il rendit le commandement de celle qui était confiée à la valeur et à la sagesse d'Anne, illusoire et périlleux, par la contrariété qu'il opposa à toutes ses opérations et à tous ses desseins.
DEUXIÈME DÉVELOPPEMENT.
COMPOSITION DE LA MAISON DU ROI. ANCIENS OFFICES CONSERVÉS.
François Ier fut plus favorable aux officiers de son service qu'à ceux du service public. Le plus considérable, quand il monta sur le trône, était celui qui depuis Louis XI s'appelait le grand-maître de France. La fonction du grand-maître de France était alors de garder les clefs du palais, d'y maintenir la propreté et la police, d'y commander une petite troupe pour la sûreté et le bon ordre, de régler le service de la table du roi et de celle de ses commensaux, sans oublier la sienne. Ajoutons qu'il avait juridiction sur plusieurs métiers, tels que les bouchers et les charcutiers. Sa charge lui était inféodée, et il rendait foi et hommage au roi pour en recevoir l'investiture; François Ier changea, sans y prendre garde, l'existence de ce grand officier; et par le luxe et le nombre immodéré des tables de sa maison et par l'accroissement de sa garde militaire, il en fit un personnage dangereux au moins pour des rois fainéants. Il ne fallait pas moins, dit Brantôme, que six tables à la cour, sous François Ier, et si bien montées que rien n'y manquât; six tables, servies même dans les forêts et dans les villages, quand le roi voyageait ou allait à la chasse, comme si c'eût été à Paris. Quelle troupe de subordonnés suppose un pareil luxe! et quelle clientelle donne au grand-maître cette multitude de commensaux de divers rangs! Sous ses ordres étaient le maître-queux qui remplaçait le grand-queux ou grand-cuisinier, dont l'office avait été précédemment supprimé; le grand-bouteiller ou eschanson, et le grand-panetier. Leurs offices, précédemment dépouillés de leur juridiction, l'un sur les marchands de vin, l'autre sur les boulangers, et d'autres prérogatives politiques, telles que la présidence de la chambre des comptes, qui appartenait au grand eschanson, était néanmoins toujours possédés en fief, sujets à la prestation de foi et hommage, et possédés par des personnes de haut rang. Ajoutez les valets ou escuyers tranchants, les escuyers de cuisine, appelés depuis gentilshommes servants ou collectivement le serdeau, les potagers, les hâteurs, les sauciers, les pâtissiers, les rôtisseurs, etc. C'était une légion. Mais ce qui accrut la puissance du grand-maître à un point formidable, ce fut l'augmentation de la garde royale, qui se trouvait dans le palais sous ses ordres et sous sa clef. En gagnant cette troupe il pouvait se rendre maître de la personne du roi, et en faire son prisonnier. Anne de Montmorenci, et François et Henri de Guise ont possédé successivement la place de grand-maître de France, et ont prouvé par leur empire sur des rois, très faibles à la vérité, combien, dans le service de cette charge, on était plus près du commandement que de l'obéissance.