Le mouvement des yeux est le langage des amants.

Et nul autre ne saurait mieux leur convenir. Il leur offre l'avantage de converser au gré de leur cœur, au milieu d'un monde indiscret, sans en être entendus: il les dispense, en outre, des lenteurs obligées de la parole, qui ne pourrait exprimer que successivement les pensées qu'ils sont pressés de se communiquer, et il leur permet de les exposer d'une manière presque simultanée en un tableau vivant: par quels discours rendrait-on aussi bien ce qu'on sent, quand on aime? «On voudrait, dit Pascal, avoir cent langues pour le faire connaître; car, comme l'on ne peut pas se servir de la parole, l'on est obligé de se réduire à l'éloquence d'action… Un amour ferme et solide commence toujours par l'éloquence d'action. Les yeux y ont la meilleure part.» (Discours sur les passions de l'amour).

C'est tous les jours la fête du regard pour les amants.

On nommait autrefois «fête du regard» (festum reguardi), une entrevue publique qu'avaient un fiancé et une fiancée, en présence de leurs parents et amis, ordinairement le dimanche qui précédait la bénédiction nuptiale. Carpentier en a parlé dans son Glossaire, et a cité, en preuve du fait, des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Comme le jour de Nostre-Dame le suppliant feut alez voir la feste du regard qui se faisoit en l'hostel du prevost des marchands (de Paris) d'une sienne fille, etc.» C'est sans doute de cette fête, nommée aussi le beau dimanche, qu'est venu le proverbe employé pour signifier que deux amants ont toujours les yeux fixés l'un sur l'autre, avec un plaisir dont rien ne saurait les distraire.

«Oh! que ne puis-je, s'écrie Pétrarque, considérer, un jour entier du moins, ces yeux dont l'amour dirige les mouvements! Dans cette contemplation divine, je voudrais oublier autrui et moi-même; je voudrais suspendre jusqu'au battement de ma paupière.»

Cette exclamation passionnée rappelle un vers charmant du poëme grec Héro et Léandre: «J'ai fatigué mes yeux à la regarder; je n'ai pu me rassasier de la voir.»

Saadi, dans son style oriental, fait dire à un amant ravi en extase tandis qu'il contemple sa maîtresse: «Je verrais une flèche partir devant moi et venir chercher mes yeux, que je ne pourrais les détourner d'elle.»

Qu'on me pardonne de joindre à ces citations les vers suivants que j'ai mis dans la bouche d'un amant parlant à sa belle absente:

O de l'amour force et mystère!

O sentiment impérieux!