Amoureux transi.

Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables volontaires de certaines cours d'amour, espèces d'énergumènes qui avaient fondé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée la ligue des amants, dont l'objet était de prouver l'excès de leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de l'été et les glaces de l'hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils allumaient de grands feux pour se chauffer et ils ne sortaient de chez eux qu'enveloppés d'épaisses fourrures; au contraire, quand il gelait à pierre fendre, ils se couvraient très-légèrement et allaient par le froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils se tenaient jusqu'à ce qu'ils les eussent aperçues, étant parfois tellement morfondus et transis dans l'attente, dit un vieux chroniqueur, qu'on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes: la crainte des catarrhes et des fluxions de poitrine n'était rien pour eux auprès du plaisir qu'ils paraissaient prendre à baiser la serrure ou le verrou de cette porte. Outre ces témoignages de leur vasselage amoureux, ils avaient pour se distinguer certaines devises et certaines démonstrations d'une singularité extraordinaire. Tel confrère élisait son domicile à l'enseigne de la Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l'Assiduité, etc., etc.

Il existe un ouvrage rare et curieux intitulé l'Amoureux transy sans espoir, par Jehan Bouchet. Cet ouvrage ne porte point de date. Selon toute apparence, il a paru vers 1505, et par conséquent il est postérieur à la locution qui en forme le titre.

Amoureux des onze mille vierges.

On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui s'offrent à sa vue.

Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce que l'abbé Salgues a dit sur cette légende, qui passe aujourd'hui pour apocryphe:

«Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la basse Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous qu'une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et qu'elles aient remonté le fleuve jusqu'à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient l'empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement, et qu'irrités d'être repoussés avec trop de fierté ils les aient mises à mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu'ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n'est rien dans le monde sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils ont fait d'abord observer que le nombre de onze mille vierges était un peu fort, qu'on aurait eu de la peine à le trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé en 850, et l'un des plus estimés des connaisseurs, n'en a porté le nombre qu'à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite ils ont soutenu qu'il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté l'esprit de réforme jusqu'à effacer d'un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt-neuf vierges, de sorte qu'ils n'en ont voulu accorder que onze; ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d'une inscription qu'ils ont interprétée à leur manière: Sancta Ursula et XI M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: Sainte Ursule et onze mille vierges. Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et erronée, et veulent que l'on traduise sainte Ursule et onze martyres vierges. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de reliques tiré du Spicilége du père D. Luc d'Acheri, dans lequel on lit: «De reliquiis SS. undecim virginum. Des reliques des SS. onze vierges.»

«Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c'est déjà beaucoup: cependant d'autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les premiers et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent absolument que deux vierges. Ils protestent qu'on a très-mal lu les anciens martyrologes, qui portaient: SS. Ursula et Undecimilla, Virg. Mart., c'est-à-dire «SS. Ursule et Undecimille, vierges martyres.» Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se sont imaginé que Undecimilla était une abréviation de undecim millia.

«Voilà ce que pense le savant père Sirmond, je ne sais s'il se trompe. Il est au moins constant qu'on a peu de renseignements exacts sur l'histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius assure que les véritables actes de son martyre ont été perdus.»

Le riche s'attriste pendant que l'amoureux danse.