Ces façons de parler font allusion au pays de Tendre, imaginé par Mlle de Scudéri, qui en a tracé la carte dans son roman de Clélie. Cette carte représente six rivières sur lesquelles sont situées six villes, toutes six nommées Tendre; savoir: Tendre sur Inclination; Tendre sur Estime; Tendre sur Reconnaissance; Tendre sur Désir; Tendre sur Passion; Tendre sur Tendre. On va de l'une à l'autre par une route très-accidentée dans laquelle on trouve le hameau des Billets doux, les bosquets des Billets galants, la place des Petits Soins et des Soupirs indiscrets, etc.

«Les amants, dit Voltaire, s'embarquent sur le fleuve de Tendre: on dîne à Tendre sur Estime, on soupe à Tendre sur Inclination, on couche à Tendre sur Désir. Le lendemain on se trouve à Tendre sur Passion, et enfin à Tendre sur Tendre. Ces idées peuvent être ridicules, surtout quand ce sont des Clélies, des Horatius Coclès et des Romains austères et agrestes qui voyagent; mais cette carte géographique montre au moins que l'amour a beaucoup de logements différents.» (Dict. philos., au mot Abus.)


Je termine cette série de proverbes et de locutions proverbiales sur l'amour par un petit pastiche où j'ai fait entrer plusieurs idées qui n'ont pu trouver place dans les commentaires qui leur ont été consacrés. Il a été composé avec des phrases d'une foule d'auteurs dont il me serait aussi difficile de dire les noms qu'il le serait à un tailleur de nommer les fabricants des diverses étoffes d'où il a tiré les lambeaux qu'il a cousus ensemble pour en faire un habit d'arlequin.


Quelques mythologues supposent que l'Amour est né de l'Érèbe et de la Nuit, pour exprimer la confusion qu'il apporte dans nos sens et l'aveuglement dont il frappe notre esprit. D'autres prétendent qu'il est issu de Vénus sans père, ce qui montre que la beauté seule peut produire l'amour. Il y en a qui assurent, au contraire, que la déesse lui donna l'être avec la coopération de plusieurs dieux. Lorsqu'elle était au moment de le mettre au jour, le conseil de l'Olympe s'assembla: De quoi accouchera-t-elle? se demandaient les immortels.—De la foudre, dit Jupiter;—de la guerre, s'écria Mars;—du Tartare, ajouta Pluton; et Vénus accoucha de l'Amour. Le Destin avait décidé qu'on ne pouvait attendre d'une fille de la Mer que des tempêtes; d'une épouse de Vulcain, que des incendies; et d'une maîtresse de Mars, que des batailles. Ainsi l'Amour fut un composé de divers fléaux. A peine eut-il vu la lumière qu'il sema le trouble dans la cour céleste, et Jupiter, malgré le faible qu'il avait pour lui, se vit contraint de l'exiler sur la terre. L'apparition de ce petit dieu ici bas excita parmi les hommes un mouvement extraordinaire. Toutes les femmes coururent après lui pour le prendre, mais il avait des ailes; il échappa à leur poursuite, et se réfugia chez Protée, qui lui révéla le secret des métamorphoses. Depuis lors il se multiplia sous mille formes, et il ne garda pas deux jours de suite la même figure. Il prit tour à tour l'air de la timidité et de l'espièglerie, de l'innocence et de la malice, de la mélancolie et de la gaieté, du sentiment et du caprice, de la constance et de la légèreté, de l'amitié et de la haine, de la sagesse et de la folie, etc., etc., etc. Souvent il emprunta les traits réunis de plusieurs passions, et les assortit de manière à se composer une physionomie toujours nouvelle. Enfin il voulut ressembler à tout, et ne ressembler à rien. C'est ce qui fait qu'on ne peut jamais bien le peindre, et qu'on le peint de tant de façons diverses, mettant d'ordinaire ce qu'on imagine à la place de ce qui est, et imaginant quelquefois les choses les plus singulières; témoin cet auteur castillan qui l'a dépeint tout à fait semblable au Grand Turc.

Les effets que l'amour produit ne sont pas moins nombreux ni moins variés que ses métamorphoses. Ils pourraient se caractériser d'après les degrés de latitude des différents pays. En Espagne ils se font sentir dans la tête et dans l'imagination; en Italie, dans le cœur et dans le fiel; en Angleterre, dans la rate et dans la cervelle; en Allemagne, dans l'estomac et dans le foie; en France, un peu partout. Chez les Espagnols, c'est une folie qui éclate surtout pendant la nuit, temps des mystères et des aventures; chez les Italiens, une affaire principale dont ils s'occupent dès l'aurore; chez les Anglais, une humeur noire mère du spleen, à laquelle ils se livrent dans les jours nébuleux; chez les Allemands, un remède pour le lendemain matin, quand la digestion est faite; chez les Français, un sentiment doux et léger qui se joue parmi des fleurs artificielles, un art d'agrément, un amusement qu'ils prennent et quittent sans façon, comme bon leur semble.

On peut ajouter à ces observations les vers suivants d'un auteur dont j'ai oublié le nom:

Quand un objet fait résistance,

L'Anglais fier et vain s'en offense,