La recommandation de ne pas se marier loin remonte à une haute antiquité. Elle se trouve rappelée par Hésiode dans le poëme des Jours et des Œuvres.

Avant de te marier,
Aie maison pour habiter.

C'est-à-dire: Ne cherche pas à fonder une famille, si tu ne possèdes point ce qui est nécessaire pour la loger et la nourrir.

Tel est le sens littéral de ce proverbe, qui contient en germe la doctrine que Malthus et ses disciples ont développée dans un odieux système, où ils ne tiennent pas le moindre compte de l'action providentielle du bon Dieu, qui, certainement, n'a pas dit aux créatures humaines: Croissez et multipliez, pour qu'elles fussent réduites à mourir de faim par suite de leur multiplication.

S'il ne fallait se marier que lorsqu'on a pignon sur rue, la plupart des hommes seraient obligés de vivre dans le célibat, et qui sait ce que deviendrait la société avec de pareils citoyens?… Mais consultons l'esprit plutôt que la lettre du proverbe, et nous y verrons un assez bon conseil, dont l'expression a été probablement exagérée à dessein pour faire mieux comprendre aux indigents qui aspirent à se mettre en ménage combien le travail et l'économie leur sont indispensables. Il serait déraisonnable et immoral s'il les engageait à renoncer au mariage, qui leur convient encore mieux qu'aux riches. Cet état est dans les vues de Dieu, dont la parole ne peut les tromper comme le calcul hasardé des économistes, et ils ne doivent plus craindre de s'y engager, s'ils ont la ferme résolution de remplir les obligations qu'il leur impose. Ils ont droit, en ce cas, d'espérer, de compter même, qu'avec l'aide de la Providence et une conduite sage et laborieuse ils ne manqueront pas des moyens d'entretenir leur famille, si nombreuse qu'elle soit. Celui qui envoie les bouches envoie aussi les vivres, dit un proverbe qu'on voit presque toujours se vérifier par une bénédiction spéciale du ciel. Les enfants sont la richesse du pauvre qui vit honnêtement; ils attirent sur lui l'intérêt général, et, suivant une sainte maxime, ils lui sont donnés comme un héritage du Seigneur et comme une récompense: Ecce hæreditas Domini, filii; merces, fructus ventris. (Psalm. CXXVI. 3.)

Il ne faut pas se marier si l'homme n'a de quoi dîner et la femme de quoi souper.

C'est absolument l'idée du proverbe précédent que celui-ci reproduit sous une forme différente. Ainsi les réflexions qui ont été faites sur l'un sont tout à fait applicables à l'autre, et nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'y en ajouter de nouvelles pour démontrer que le second ne doit pas plus que le premier être interprété conformément à cette détestable doctrine malthusienne, qui voudrait interdire le mariage aux pauvres afin d'en étouffer la race, et qui semble ne faire consister le bien-être qu'elle promet que dans le résultat d'une action dénaturée, c'est-à-dire dans l'augmentation des subsistances par la diminution de l'espèce humaine.

Nous remarquerons seulement sur le dernier proverbe que, s'il était pris à la lettre, il placerait dans une fâcheuse alternative deux personnes qui n'auraient aucun bien et qui s'aimeraient; car elles seraient condamnées à la misère en se mariant, et au malheur en ne se mariant pas.

Il faut se marier en face de l'église.

Il faut que le mariage soit consacré par la religion. C'est une maxime dans le développement de laquelle je n'ai pas l'intention d'entrer: je veux seulement examiner quelle a été l'origine de l'expression en face l'église, qui semble un peu étrange aujourd'hui, et démontrer qu'elle est une de celles dont on ne saurait trouver la juste explication que dans les usages de nos pères. On a prétendu à tort qu'elle désignait par le mot église l'autorité ecclésiastique. Elle n'emploie pas ce mot dans un sens figuré, mais dans un sens matériel; elle prend l'église pour le bâtiment sacré où les fidèles se rassemblent, et elle fait allusion à l'ancienne coutume de célébrer devant la porte de ce bâtiment la cérémonie du mariage qui se fait maintenant dans l'intérieur. C'est de là très-certainement qu'elle est née, et elle date d'une époque fort reculée. On la trouve au XXVIe chapitre du IIIe livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin, il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l'a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II, Plantagenet, avec Éléonore d'Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII, dit le Jeune: Solutamque a lege prioris viri in facie ecclesiæ, quadam illicita licentia, ille mox suo accepit conjugio.