Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse. Il l'a représentée assise sur un trône superbe, avec une constellation de douze étoiles pour couronne et la tête de l'homme pour marchepied.

On a prétendu que dans l'antiquité le beau sexe fut généralement réduit à une espèce d'esclavage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n'a pu exister que par exception et chez un petit nombre de peuples, et je pense qu'on pourrait établir contre l'opinion commune que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans certains siècles postérieurs. Sans vouloir nier les améliorations que l'esprit de cette divine religion a fini par introduire dans l'état social de la femme, je vais présenter quelques faits historiques assez curieux à l'appui de mon assertion. La Bible et les poëmes d'Homère nous montrent les femmes libres dès les temps les plus reculés. On ne saurait tirer une preuve du contraire de ce que, à ces époques primitives, elles vivaient confinées dans l'intérieur des maisons. C'étaient les mœurs et non les lois qui le voulaient ainsi; car il n'y aurait pas eu de sécurité pour elles au dehors. Les inconvénients de cet état cessèrent à mesure que la civilisation se développa. Les femmes grecques jouissaient d'une liberté modérée qui dégénéra en indépendance pendant que leurs maris faisaient le siége de Troie. Plus tard, elles régnèrent chez elles et exercèrent souvent une influence puissante sur les affaires de l'État, comme nous le voyons dans Aristophane. Les dames romaines, d'abord tenues pour mineures, devinrent bientôt maîtresses. Caton l'Ancien signalait leur empire en disant: «Les autres hommes commandent à leurs femmes; nous, à tous les autres hommes, et nos femmes à nous.»

On sait que chez les Gaulois, les femmes possédaient une grande autorité et siégeaient dans le haut conseil de la nation. Elles étaient honorées par eux et par tous les peuples de la même race comme des êtres doués de lumières instinctives émanées du ciel. C'était un préjugé sacré que les druides avaient emprunté, dit-on, à la religion assyrienne à laquelle la leur ressemble en plusieurs points, et l'on a prétendu que ce fut en vertu de ce préjugé que Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l'autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu'en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s'y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune, où l'on n'admettait que ceux qui faisaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l'on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d'y affluer.

La femme veut porter la culotte.

On a dit plus anciennement: Veut porter le haut-de-chausses, et plus anciennement encore: Veut chausser les braies, expressions parfaitement synonymes en parlant d'une femme qui aspire à maîtriser son mari. Fleury de Bellingen, auteur des Illustres Proverbes, a pensé que ces expressions avaient leur fondement dans l'histoire ancienne, et voici la singulière explication qu'il en a donnée: «La reine Sémiramis, prévoyant, après la mort de Ninus, son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l'empire d'une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d'un si grand État, se prévalut de la ressemblance naturelle qu'il y avait entre la mère et l'enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens afin qu'étant pris pour elle, et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l'amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu'elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu'elles portent le haut-de-chausses, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habits d'homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l'origine d'une locution qui, en la supposant antique, n'a pu naître que dans notre ancienne Gaule narbonnaise que les Romains appelaient Gallia braccata, parce qu'elle était le seul pays du monde où l'on portât des braies ou culottes. Cependant il aurait pu l'aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris: son imagination, au lieu de s'arrêter à la reine d'Assyrie, n'avait qu'à remonter à la mère du genre humain. Il lui eût été même plus aisé de démontrer qu'Ève porta la culotte, dans le sens propre, comme dans le sens figuré, car la Genèse, parlant de nos premiers parents occupés à vêtir leur nudité, dit textuellement: Consuerunt folia ficus et facerunt sibi perizomata; ce qu'un ancien traducteur, Le Fèvre d'Estaples, a rendu en ces termes: «Ils cousirent des feuilles de figuier et s'en firent des braies.» (Édition de Genève, 1562). Bellingen aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un passage des livres saints la preuve irrécusable qu'elles n'ont pas moins que les hommes le droit de porter la culotte.

Mais faisons trêve à la plaisanterie, et cherchons une origine raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens trouvères, a composé un fabliau intitulé: Sire Hains et dame Anieuse. Ces deux époux n'étaient jamais d'accord. La femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci, fatigué, lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n'est-ce pas? et moi je veux être le maître. Or, tant que nous ne céderons ni l'un ni l'autre, il ne sera pas possible de nous entendre. Il faut, une fois pour toutes, prendre un parti, et puisque la raison n'y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu'il porta dans la cour de la maison et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours, à qui l'obtiendrait, une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit: la lutte s'engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon, choisis pour témoins. Sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire. L'abbé Massieu et le Grand d'Aussy ont pensé que le fabliau de Piaucelle a donné lieu à l'expression porter le haut-de-chausses; mais il n'a fait que la populariser, car il est positif qu'elle lui est antérieure.

On pourrait conjecturer qu'elle a dû s'introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses faisaient partie de l'habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de les frapper avec des verges lorsqu'ils ne se montraient pas assez soumis. Mais une telle conjecture, quoique fondée sur un fait attesté par de graves et véridiques auteurs, A.-A. Monteil entre autres, me semble inadmissible comme la précédente, et pour la même raison. Je rejette toute origine historique, et je crois qu'on a naturellement attribué le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari. C'est d'ailleurs ce qui se faisait chez les anciens. Denys de Syracuse, voulant punir un homme qui s'était laissé battre par sa femme, ordonna qu'il fût habillé en femme et que la femme fût habillée en homme, parce que la nature avait dû se tromper en les créant.

La locution porter la culotte est ce qu'on appelle un symbole parlé.

Être sous la pantoufle de sa femme.