Proverbe qui existe dans presque toutes les langues, tant la vérité qu'il exprime est généralement reconnue, quoiqu'elle soit très-rarement mise en pratique. Il n'y a pas de maladie plus cruelle, disaient les Celtes, que de n'être pas content de son sort. Rien n'est plus cruel, en effet, que de vivre en révolte contre sa condition, et d'aigrir les maux réels qui s'y trouvent par le désir des biens imaginaires qui ne peuvent s'y trouver. «Quelle plus grande peine, s'écrie saint Bernard, que de vouloir toujours ce qui ne sera jamais, et de ne vouloir jamais ce qui sera toujours! Quæ pœna major est quam semper velle quod nunquam erit, et semper nolle quod nunquam non erit!» Pour nous rendre un peu contents et tranquilles en ce monde, nous devons nous résigner à notre sort et détourner autant que possible notre attention des mauvais côtés qu'il nous offre, afin de la porter sur les bons. C'était un véritable sage que ce paysan suisse qui répondit à celui qui lui vantait les richesses du roi de France: «Je parie qu'il n'a pas d'aussi belles vaches que les miennes.»
«Au lieu de me plaindre, dit le moraliste Joubert, de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.»
Quoique ce proverbe ne s'applique pas précisément à l'amitié ni à l'amour, j'ai cru devoir l'admettre dans la catégorie de ceux qui s'y rapportent, car il pourrait être employé, et il l'a été, plus d'une fois sans doute, comme un précepte d'amour conjugal. Il est vrai pourtant qu'en ce cas il serait bien difficile à mettre en pratique.
Qui s'aime trop n'est aimé de personne.
«Quiconque n'aime que soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, n'est plus soumis à la volonté de Dieu; et, demeurant incapable d'être touché des intérêts d'autrui, il est non-seulement rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, injuste et déraisonnable envers les autres, et veut que tout serve non-seulement à ses intérêts, mais encore à ses caprices.»
(Bossuet, de la Concupiscence, XI.)
«L'expérience confirme que la mollesse et l'indulgence pour soi et la dureté pour les autres n'est qu'un seul et même vice.»
(La Bruyère, ch. IV, du Cœur.)
Ce proverbe existait chez les Grecs, et chez les Latins qui l'avaient traduit du grec en ces termes: Nemo erit amicus, ipse si te amas nimis. Suidas le faisait remonter jusqu'aux premiers temps mythologiques, et le retrouvait dans ces paroles adressées au beau Narcisse par les Nymphes qu'il avait dédaignées: «Beaucoup te haïront si tu t'aimes toi-même.»
Nous disons encore: Qui s'aime trop s'aime sans rival, ce qui est pris de ces paroles de Cicéron: Se ipse amat sine rivali (lib. III, epist. VIII, ad Quintum fratrem), paroles qu'Horace a répétées dans le vers 444 de l'Art poétique: