Un vieil ami est une seconde conscience.

Parce que cette seconde conscience, de même que la première, ne laisse passer aucune faute sans avertissement. Le devoir de l'amitié véritable est de remontrer à celui qu'on aime les défauts qu'il peut avoir afin de l'exciter à s'en corriger. C'est ce que fait entendre aussi ce proverbe espagnol: «No hay mejor espejo que el amigo viejo. Il n'y a pas de plus fidèle miroir qu'un vieil ami.» On sent que ce proverbe ne désigne pas sans raison un vieil ami, car il faut être ami de longue main pour être en droit de faire de telles remontrances. «Le plus grand effort de l'amitié, dit La Rochefoucauld, n'est pas de montrer nos défauts à un ami; c'est de lui faire voir les siens.»

On ne peut dire ami celui avec qui on n'a pas mangé quelques minots de sel.

Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est que l'amitié ne peut se former subitement, et qu'elle a besoin d'être confirmée par le temps. «Semblable au vin généreux dont les années augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, et plus elle est parfaite, et c'est avec raison qu'on pense qu'il faut manger ensemble plusieurs boisseaux de sel pour consommer l'amitié.» Verum illud est, quod dicitur, multos modios salis simul edendos esse ut amicitiæ munus expletum sit. (Cic., de Amicitia XIX.)

L'amitié est aussi comparée au vin dans l'Ecclésiastique: «Vinum novum amicus novus: veterascet, et cum jucunditate bibes illud (IX, 15). Le nouvel ami est un vin nouveau: il vieillira, et tu le boiras avec délices.»

Qui est ami de tous ne l'est de personne.

Il en est de l'amitié comme d'une essence précieuse qui perd sa vertu quand on la délaye dans une trop grande quantité d'eau. Ce sentiment n'a de force qu'autant qu'il reste concentré dans un couple d'êtres d'élite. S'il s'épanche sur beaucoup de gens, il s'amoindrit tellement qu'il n'en vient presque rien à personne. Pluralité d'amis, nullité d'amis.

«L'amitié, dit Plutarque, nous serre et nous unit; plusieurs amitiés nous séparent et nous distraient. La pluralité d'amis convient à ceux qui veulent user de leurs amis sans se soucier de les servir réciproquement: ce qui vaut autant à dire qu'elle convient à des gens qui ne savent ce que c'est qu'amitié. Ne touche point à plusieurs dans la main, disait Pythagore; c'est-à-dire ne fais pas beaucoup d'amis… Qui a tant d'amis, certes assister à tous il est du tout impossible, et ne gratifier à nul il n'y aurait point d'apparence; et en gratifiant à tous en offenser plusieurs, il serait aussi trop fâcheux.» (De la pluralité d'amis.)

A nul n'est vrai ami qui de soi-même est ennemi.

«Celui qui est mauvais à soi-même ne doit être bon à personne.»