--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....
--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur; vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis....
Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à vingt ans.
Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre.... Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à peu.
--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu de chose, mais vous la gagnez toute entière.
--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le pardon!
Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils....
Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant sanglotant à genoux devant eux.
--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout terrifié....
--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le vieillard.