Un de nos camarades de la déportation nous écrit: mes chers amis, vous avez raconté ce que vous avez vu, ce que vous avez subi en Nouvelle-Calédonie. Qu'était-ce en comparaison de ce que nous souffrons maintenant? La déportation de votre temps, était un purgatoire éclairé par un lueur d'espérance; aujourd'hui c'est un enfer dont nous ne serons délivrés que par la mort!!»

Presqu'île Ducos, le 15 avril 1875.

Citoyens,

Vos amis, les déportés de la Commune de 1871, éprouvent le besoin de vous renseigner d'une manière certaine sur le sort qui leur est fait à la presqu'île Ducos et sur la position encore plus triste que l'avenir leur réserve. En effet, nous savons que le peuple travailleur, le seul de l'opinion duquel nous nous soucions, est, à notre égard, dans l'erreur la plus profonde. Nous comptons sur vous et sur la publicité dont vous disposez pour le dissuader.

Nous ne saurions trop vous mettre en garde contre le faux libéralisme des dispositions ministérielles prises vis-à-vis de la déportation. Ces documents ne peuvent tromper que ceux qui ne savent pas lire entre les lignes et qui ne connaissent pas l'hypocrisie des formules administratives. En y regardant de près, vous verrez ce que permettent les lois et décrets rendus à notre égard, et, du reste, la présente correspondance a pour but de vous montrer jusqu'à quel point une loi peut avoir un sens en Europe et un autre complétement opposé à 6,000 lieues de la métropole.—Tous les moyens ont été employés pour mettre un terme aux demandes d'amnistie de la population. Ces appels réitérés devenaient importuns en montrant que, malgré la défaite et le régime de terreur en vigueur depuis, les principes communalistes rencontraient des sympathies de plus en plus grandes à mesure que les idées, cause du mouvement, étaient de plus en plus connues. Les documents officiels, le Moniteur, témoignaient des soins apportés par le gouvernement pour rendre heureux, même enviable, le sort des déportés. Cela ne devait étonner personne et nul ne pouvait ajouter confiance à ces panégyriques intéressés.

Mais les organes policiers, Figaro, petits journaux, etc., renchérissent et publient des lettres de déportés venant à l'appui des dires du gouvernement. Pour qui ne sait dans quel bas fond se rédigent ces feuilles, le doute était permis. Ces lettres sont presque toutes des faux insignes, les unes signées de noms inventés, les autres de noms connus. Des protestations ont été envoyées, mais nous ne croyons pas qu'elles soient parvenues. Quelques déportés cependant, prenant des promesses et des espérances pour des réalités, ont véritablement, dans le commencement, écrit des lettres insensées; mais ils ont été peinés et surpris de les voir détournées de leur destination: celle de consoler leurs familles, pour les voir exploiter par le machiavélisme gouvernemental.

Je ne quitterai pas ce chapitre des lettres des déportés sans vous signaler un fait qui vous étonnera. Vous vous rappelez sans doute que M. Thiers a déclaré solennellement à la tribune que la correspondance des déportés serait respectée. Cette garantie était un peu illusoire pour nous qui sommes au courant des mystères du cabinet noir. Cependant, les formes étaient sauvegardées, les lettres nous arrivaient fermées et les nôtres étaient remises closes à la boîte, quand le 1er juin 1874, l'administration, perdant toute pudeur, publia le factum suivant: «Ordre du jour à la déportation—Les déportés sont prévenus qu'à l'avenir leurs lettres seront remises décachetées à la boîte. Le commandant territorial, après en avoir pris connaissance, les fera cacheter et remettre à la poste.—Signé: Le commandant territorial de la presqu'île Ducos, Lanse, capitaine d'infanterie de marine.»—Les journaux n'arrivent pas du tout. Inutile donc de nous en envoyer, vous ne faites que procurer un abonnement gratuit à ces messieurs.

Les journaux dévoués au gouvernement, et malheureusement d'autres aussi qui passent pour nous être sympathiques, ont annoncé que toutes les facilités avaient été données aux déportés pour travailler; ils ont ajouté en même temps que nous avions fait au bon vouloir de l'administration une opposition systématique devant laquelle se seraient brisés ses efforts. «Ils ont bien raison!» se serait écrié M. Georges Périn à l'Assemblée.—Les allégations ministérielles et officieuses étaient complétement fausses, et la riposte du député n'avait pas lieu d'être. En effet, ce qui pouvait être logique pour les déportés de 1851 ne l'a pas semblé aux déportés de 1871. Tous travailleurs, ils ont cru en général qu'il était de leur devoir d'accepter le travail libre et de faire tous leurs efforts pour l'organiser. Ils n'avaient ni matériel, ni matières premières, ni relations avec l'extérieur. Ils étaient sans abris, puisqu'on ne peut ainsi considérer quelques cases en bois et quelques tentes dans lesquelles, entassés dix par dix, ils avaient à peine la place pour se remuer et, par conséquent, pour travailler. Tout était à faire; mais l'administration, à cette époque, n'apportait que les entraves passives qu'apporte toute centralisation à l'organisation du travail. Les relations avec Nouméa n'étaient pas faciles, mais l'accès de la presqu'île n'était pas interdit aux commerçants. Du travail administratif à la tâche pour la construction des routes permettait de réunir les premiers fonds indispensables à l'achat du matériel. Les outils alloués par l'Etat n'étaient pas distribués, mais rien n'empêchait d'en acheter. Malgré les faibles ressources qui leur étaient laissées, les déportés se mirent à l'œuvre, et, au bout d'un an, les vallées qu'ils habitaient étaient complétement transformées. Des maisonnettes réjouissaient la vue de tous côtés. Les professions s'organisaient; beaucoup d'ouvriers déjà, s'étant créé des relations avec le commerce de Nouméa, exerçaient leur métier et apportaient par leur travail des adoucissements à leur position. On pouvait espérer que, dans un avenir peu éloigné, la déportation serait le plus sérieux appoint de la colonisation.—Nous en étions là quand plusieurs coups successifs vinrent mettre à néant toutes les espérances et jeter le découragement dans tous les esprits.

Voici un extrait de la circulaire ministérielle qui commença à entraver l'organisation du travail. Elle est datée du 15 avril 1873, signée Pothuau, et répond à une demande de crédit de 600,000 fr., faite par le gouverneur, M. de la Richerie: