Lui respirait l'odeur de vannerie entre les mille corbeilles empilées, suspendues, à terre, au plafond, objets de ce commerce. On lavait sa blessure. Les gouttes d'eau froide lui chatouillaient le ventre en y coulant sous la chemise. Il regarda sa chair, mesura la fente saigneuse, violette aux bords, et la mousse rouge qu'on essuyait dès qu'elle débordait. Il s'assura que le mal était guérissable. Tout son être ressuscita.
Cependant il réclamait un miroir pour examiner sa joue. Elle portait une entaille au-dessous de la pommette:
«Me voici laid, peut-être... A l'heure où je deviens riche!».
Sa fortune lui parut inutile et vaine, s'il la payait ainsi. Dehors, les clameurs refoulaient la fusillade, à ce qu'il lui sembla, jusqu'au canal de la Bastille. Certainement les troupes royales se retiraient. La foi dans la victoire l'enchanta quelques secondes. Son ambition désirait que cette blessure ne le privât point d'entrer à l'Hôtel de Ville avec l'Ardente-Amitié. Sans doute, elle s'acharnerait aux trousses du général Saint-Chamans et de ses bataillons. Il remercia les femmes qui le pansaient. Dans l'appartement au-dessus, allaient des pas lourds; par instants, de la fenêtre, un coup de feu partait; des propos bruyants et brefs commentaient les péripéties de la lutte. Un éclat de mitraille secoua, tout à coup, la vitrine, derrière ses volets de chêne... Alors les deux jeunes femmes, la sèche en bonnet de tulle, la grosse au tablier de levantine, sursautèrent, blêmirent. Dans la housse à ramages de son fauteuil, la vieille grommelait. Omer cédait à la fatigue. La plaie de l'épaule cuisait, mordue par le sel de pansement. Angeline tardait. Il rendit grâce au ciel pour une aventure qui lui permettait le retour, sans honte, à Meudon, et dans le lit d'Elvire... Les mains de «son ange» rafraîchiraient mieux son front... Il parut que le combat s'achevait: les rumeurs étouffaient le bruit des explosions plus lointaines et plus rares.
On cogna contre la porte. La femme sèche l'entrebâilla, introduisit l'oncle Edme, puis Angeline éperdue:
—Ah! te voilà!... criait le capitaine... Montre le horion?... Peuh! c'est ça? Ça pique! voilà tout!... Corbleu! nous tenons la Bastille comme ceux d'autrefois... L'aïeul serait content. Regarde.
La porte s'ouvrit toute grande. Omer admira la foule en triomphe. Elle dansait, se répandait, s'asseyait, réclamait à boire. L'escogriffe avait mis les gants à crispin d'un cuirassier sur le nu de ses bras maigres, écorchés aux coudes. Les étudiants honoraient un cadavre dont les jambes étaient moulées dans un pantalon de nankin à sous-pieds. Enjolras prononçait une oraison funèbre, et toutes les têtes chevelues s'inclinèrent. Ailleurs, des tambours battaient aux champs. Les chapeaux cabossés des demi-soldes saluaient l'étendard de Rambourg qui le haussait de ses mains monstrueuses et violâtres, en éperonnant le cheval de camion. Aux bouches d'adolescents farceurs, quatre trompettes de cavalerie sonnaient la diane. Derrière, le général Dubourg menait son alezan au milieu des casquettes lancées au ciel, des baïonnettes et des piques, des hallebardes et des sabres brandis. Vers le plumet tricolore se reformaient les gardes nationaux, l'arme au bras. Ils étaient maintenant trois cents, coiffés d'oursons rougis, ornés de bandoulières en croix, d'épaulettes blanches. Trônant sur un grison de diligence, le canonnier Bridoit remorquait la pièce conquise que des feuillages enguirlandaient. Urbain se dandinait sur un cheval d'artilleur qui gardait les cordes d'attelage autour de sa croupe. Ensuite, la cohue piétinait, molle et folle, ivre de son courage, de ses boissons nombreuses, travestie comme pour un carnaval, avec les heaumes, les bassinets, les salades, les cuirasses et les brassards d'un musée militaire pillé le matin. Cela défilait, comique et tragique, masse d'hommes que décoraient des linges sanglants, de femmes braillardes et dépoitraillées, de gamins et d'apprentis en bonnets de papier. Cela chantait. Cela bramait. Cela frétillait. Cela traînait des bottes à l'écuyère enfilées sous les guenilles. Cela se hâtait en pantalons trop larges et trop courts, en jupes rondes, en bas sales, et en souliers plats. Cela perpétuait un cortège serpentant, indéfini, qui tournait dans le cercle de la place, sous les bravos des fenêtres curieuses, des toits grouillants. On accrochait partout les couleurs de la République et de l'Empire, que dorait le soleil roux. Il envahit les boutiques dont les commis retirèrent les volets. Les trésors des vitrines reparurent. Il incendia les lettres des enseignes, les tuiles des maisons, la charpente plâtreuse de l'Éléphant monumental. Autour de la vieille tricoteuse, une ronde continua de virer, filles et gamins:
| Vive le son, |
| Vive le son du canon!... |
La poussière voilait à demi la féerie du spectacle que contemplaient des messieurs pensifs et des chasseurs essuyant leurs fusils. Des mères, au bout des bras, levaient leurs enfants, afin qu'ils se souvinssent.
—Voilà, voilà ce que nous avons fait!... dit Angeline heureuse. Et son odeur émana durant qu'elle étreignait Omer dans son baiser.