—Petite Zulma, votre peau est bien douce…
—Si Monsieur entrait… non, non… Monsieur va entrer. Il a dit qu'il venait voir Monsieur… Non, non… je suis sûre qu'on me sonne en bas… Qu'est-ce que Madame va penser… Oh! le lit que je viens de refaire… Non… vous me faites mal. Monsieur me fait mal… Mon écharpe!… mais, ça me chatouille… Oh! non… Si Madame me sonne!… Si Monsieur montait… Ce n'est pas beau, ça, non… Ah bien! ah bien!… Oh! le lit que je viens de refaire… Monsieur n'est pas raisonnable; non, ça, Monsieur n'est pas raisonnable… C'est donc vrai que je ressemble à Madame?… Ah! ah! ah!… Monsieur ne me croyait pas friande… Il faut que j'arrange le lit, à cette heure… Oh! regardez comme je suis faite… Mes cheveux!… Voulez-vous bien… Assez… en voilà assez… je vous prie. Paix là! et mon petit sergent? Comme ça je ressemble tout à fait à Madame, quand je la coiffe pour la nuit?
Plein de honte et les joues chaudes, Bernard se rajustait en silence… Zulma jacassait, fière, les mains à ses boucles qu'elle refrisait autour de l'index.
—On est du monde; on sait se mettre. Je m'attiffe un peu… C'est un sort, dans tous mes gages, les maîtres me troussent le cotillon. On ne reste pas tranquille auprès de moi. Ils sont enragés. Qu'est-ce que j'ai donc?… Quoi que je fasse, quoi que je dise, ils veulent prendre leur plaisir… J'aime autant ça…
Elle lui rit à la bouche, en sautillant. Une joie sublime illuminait ses yeux, colorait ses lèvres qu'elle avalait, voluptueuse. De l'enfant timide et rougissante, rien ne restait. Coquine, les cuisses serrées, elle se flatta de l'aventure qui la dépouillait de toute fantaisie vertueuse pour la rendre simplement elle-même, avec les envies de sa chair saine, de ses yeux devenus vicieux.
—Et dire que j'ai perdu ma rose!
Elle badina. Il l'eût voulue loin. Par bonheur, la sonnette retentit.
—Paix là! c'est Madame!… Vite un bécot, que je dégringole!… Monsieur mon ange… c'était bon, vous savez… Tout de même, jamais je n'aurais cru Monsieur assez osé pour la fredaine.
De cela, Bernard ne garda qu'une satiété accrue par la malice des époux dont mille allusions le taquinèrent. Cependant il n'avait point reconnu entre les bras de la servante le crime savoureux de son désir. La honte de l'avoir recherché lui resta seule, et il se désola dans la chambre, de longs jours, sans que parvinssent à l'égayer les derniers Attiques qui recevaient la pluie de la rue sur leur courte tunique laconienne. Jambes, têtes, bras nus, ils imposaient ainsi la résurrection jacobine de la vertu antique et la précellence de l'art qu'illustrait le nom de David.
Rien ne lui réussissait, ni le sentiment, ni l'ambition. Chaque mot d'autrui louant Buonaparté, Moreau, le poignardait d'un reproche. N'être pas leur émule évident, cela lui parut une humiliation infinie. Il cessa de descendre auprès d'Aurélie, se consuma tristement l'âme à récriminer contre le destin. Ne constituerait-il jamais son caractère? Il essaya des méthodes. «Vaincre d'abord ma paresse.» Cette phrase, écrite sur de grandes feuilles de papier, il l'afficha, en dix endroits de sa chambre, de manière à rencontrer toujours l'exhortation salutaire. Il lisait jusqu'à ce que les caractères d'imprimerie devinssent des mouches d'or qui lui sautaient aux yeux las. Dix fois il recommençait la page, si l'intelligence, distraite par l'image d'Aurélie ou la crainte de la vie médiocre, ne lui semblait pas avoir saisi de façon lucide la théorie du changement de front par corps d'armée ou la manœuvre de la brigade de cavalerie débordant l'aile adversaire, par échelons d'escadrons. Mécontent de sa faiblesse mentale, il copiait le passage difficile, le recopiait. Il mettait sous le joug de sa vigueur morale l'attention rebelle, les yeux volages, les rancœurs de son désespoir, comme son père avait ployé les vies des épouses et des enfants, sous sa volonté, afin d'obtenir le triomphe de la race. «Je dois être le père, jugeait-il, le père ferme de mon attention qui se dissipe; je dois, comme lui, créer le prestige et la vertu de ma maison.» Au cours de son adolescence, pendant que la Terreur nivelait les privilèges, l'aveugle lui prêchait le devoir, pour, l'aristocratie du Tiers, de substituer la noblesse de ses sentiments et l'honnêteté de sa fortune aux qualités des ci-devant. Il fallait, comme eux, être héroïques à la bataille, instruits au salon, magnifiques dans l'apparence. Lui, le vieux, se chargeait d'obtenir la richesse qui prépare la distinction des manières. À ses fils de surpasser par l'héroïsme et la science; à ses filles de dominer par l'élégance et la vertu.