VII

Ce fut à Gros-Bois, chez le général Moreau, que, l'an XII, vers la fin de nivôse, Bernard s'émut de cils pareils à ceux de la petite fille violentée pendant la bataille de Mœsskirch, en cette maison où leur charge avait abouti. Huit ou dix fois, dans l'intervalle, il avait subi ce brusque assaut du souvenir renouvelé par un regard de passante. Ce l'avait très peu surpris. Il se représentait que les types ne varient pas à l'excès entre les femmes; et, d'autre part, il ne gardait de la rencontre avec l'enfant vaincue que la mémoire gouailleuse d'un accident.

Peut-être, en frémissant pour un sourire craintif, la fille du colonel Lyrisse fixa-t-elle davantage l'attention du capitaine Héricourt, quand ils furent nommés l'un à l'autre. Elle le séduisit d'abord, grande sous un jupon et un mameluk en drap de nuance brique garnis de cygne. Les manches à miton recouvraient ses gants roses, qui ne sortirent guère d'un vaste manchon de chinchilla. Plus charnue, la bouche différait de la bouche allemande; le nez aussi différait. Des cheveux très noirs chargeaient un front bas, grec, à la mode. Au reste, les cils et les yeux ne ressemblaient pas autant qu'il l'avait cru, tout de suite. Cils noirs comme tous les beaux cils. Yeux bleus, verts, gris, indécis. Il attribua le frémissement d'un sourire à l'aspect de la balafre qui, depuis Hohenlinden, lui traversait le visage, bien qu'à l'ordinaire la cicatrice effacée presque n'apitoyât plus. Deux ans elle l'avait enlaidi. À diverses reprises, il avait dû quitter son service de capitaine afin de suivre un traitement. Mais, depuis l'automne, il ne sentait pas le moindre picotis au long de la suture. La cicatrice renforçait le caractère sec et grave de sa physionomie. Enfin la vie s'évadait du souci constant. Il n'aurait plus à craindre une recrudescence, à prévenir les complications, à visiter les chirurgiens, à expérimenter les remèdes. En outre, il se jugeait maître du sort, passé toutes les mauvaises chances. Pourquoi donc sa présence rendait-elle craintive Mlle Lyrisse, qui dissimula sa confusion en embrassant la petite Delphine de Praxi-Blassans.

D'Aurélie était issue cette grasse poupée frétillante et rieuse. «Hé bonjour, ma mie! ma petite mie!… Saluez… De grâce!… Encore.» Avec abondance de détails, la sœur avouait que, durant sa grossesse, Delphine, l'héroïne du livre écrit par Mme de Staël, occupait son cœur. Aussi, l'enfant venue, l'avait-on nommée de la sorte. Hommage à Jean-Jacques, le petit garçon, âgé de dix mois, s'appelait Émile. Pour l'une Aurélie espérait le cœur de Delphine; pour l'autre, une âme large formée selon les préceptes du philosophe. Mlle Lyrisse souriait et devenait aussi rouge que le fond de sa capote coulissé autour de la chevelure et laissant toute nue la nuque d'ambre.

Orgueilleux de cet émoi, Bernard, pour se faire désirer, les abandonna dans le salon où les dames du «Club Moreau», comme on disait à cette époque, promenaient leurs courtes traînes. Il avisa la redingote olive de Praxi-Blassans, qui tournoyait entre les uniformes. Hussards, cuirassiers, dragons, grenadiers, artilleurs, carabiniers, officiers d'infanterie légère, se coudoyaient, déclamant. L'impudence de Buonaparté, qui se faisait offrir le pouvoir héréditaire, excusa leurs discours. Ils affectaient de se rendre en uniforme à la réception de Moreau, comme s'ils tenaient prête, devant les grilles du domaine, l'armée capable de mettre au pouvoir leur ami. Réellement, certains apportaient du camp de Boulogne maintes nouvelles favorables. Les officiers, là-bas, blâmaient tout haut l'entreprise de passer en Angleterre sur les «coquilles de noix». L'escadre britannique noierait tout à deux milles des côtes françaises. Plusieurs assuraient déjà qu'ils ne voueraient pas leurs régiments au désastre. Le colonel Lyrisse, hochant sa tête minuscule du haut de sa taille géante, méprisait avec des paroles sèches les folies stratégiques de Buonaparté.

Il donna vite à Bernard des nouvelles d'Augustin, devenu sergent-major, lui apprit que Pichegru, caché à Paris avec Georges Cadoudal, s'était présenté, par surprise, chez Moreau et tentait de l'unir à leur aventure; ce dont le général ne se souciait point. Héricourt se récria, comme l'y invitaient les intentions devinables du colonel. Il ne s'agissait point de ramener aux Tuileries ceux de Coblentz. Le capitaine voulait que Moreau comptât sur les amis pour lui-même, et non pour les gens de Pitt et Cobourg. Praxi-Blassans soutint qu'on pouvait d'abord faire cause commune. Ensuite on débarrasserait Moreau des royalistes. Mais il souleva des critiques; il inspirait des méfiances, en sa qualité de ci-devant, dont l'agitation perpétuelle, pour utile qu'elle parût, ne plaisait pas à tous. En cet instant, Moreau déboucha d'une galerie. Maigre dans sa redingote bleue, il marchait par grands pas, interrogeant à voix basse un petit homme gras, d'allure anglaise, perdu dans son jabot et qui trottinait sur les hauts talons de ses bottes à revers. Les mouvements de sont chapeau gris, à la main, soulignaient les raisons transmises d'outre-mer.

—Mais, Monsieur, on vous trompe, s'écria le général. L'abbé David n'a pu dire que j'étais des vôtres, ni cet homme que je connais à peine. Ou bien ils auraient travesti mes paroles dans l'intention de faire rémunérer des services imaginaires. Si les gazettes de Londres impriment de pareilles choses, c'est la police du Premier Consul qui les inspire. On veut me compromettre et me perdre auprès des patriotes. Messieurs, cria-t-il, je vous le demande: en est-il ainsi?

La franchise de sa figure, éclairée par les immenses fenêtres, se dressa vers l'attention des groupes qui l'approuvèrent.

—Le général Decaen, lorsqu'il quitta la France pour Pondichéry, au printemps dernier, nous a tous avertis que le Premier Consul espionnait vos actes et tramait contre vous, prononça nettement le colonel Lyrisse.

—Vous entendez, Monsieur Cavendish, la police du Premier Consul est l'auteur des propos qu'on me prête. Devant ces messieurs, je vous le déclare, ces propos n'ont rien de commun avec la vérité. Que le général Pichegru agisse à sa manière. Je ne me mêle en rien à ses espérances ou à ses manœuvres… Je ne puis que déplorer de voir le Premier Consul employer de semblables subterfuges à l'égard d'un collègue.