Le général, qui avait réfléchi un moment, ne demeura pas longtemps silencieux; il reprit:
—Les nouvelles que voilà nous obligent à un mouvement immédiat. Venez, messieurs, recevoir mes ordres.
Tandis que le général, une carte sous les yeux, dictait ses ordres pour les chefs qui relevaient de son commandement, ceux-ci se présentèrent. Il les leur communiqua de vive voix; puis ils causèrent rapidement à voix basse pendant quelques instants. Chacun de ces petits épisodes se gravait dans mon esprit, et j'en ai retenu les moindres détails. Cette chambre à peine éclairée par des bougies fichées dans des bouteilles; sur la table grossière, couverte de taches, une carte étendue et autour du groupe formé par les généraux, quelques officiers allant et venant discrètement: tel est le spectacle dont j'ai gardé le souvenir.
Quelques instants après, des bruits de tambour retentirent. Il y eut, sur toute la surface occupée par nos troupes, un grand mouvement, et en moins d'une heure, toute la division se trouva sous les armes, la soupe mangée, tentes et bagages pliés, en un mot prête à se mettre en route. Une lieue nous séparait du point où nous devions nous rendre. Elle fut si rapidement franchie, qu'à cinq heures du matin le général m'envoya auprès du maréchal pour lui faire connaître que ses ordres étaient exécutés. Je parcourus à cheval une assez longue distance à la recherche du quartier général. De tous côtés je voyais des troupes prendre position, et ce spectacle me confirmait dans cette pensée que le général ne s'était pas trompé et que nous allions assister à une grande bataille.
C'est guidé par ces troupes que je parvins à rencontrer le maréchal. Il était sur pied, se promenant de long en large en attendant le jour. Je fis la commission dont j'étais chargé; et il ne me répondit qu'un mot:
—Dites à votre général que je compte sur lui.
Je revins prendre mon poste. L'horizon blanchissait sous les premiers rayons du crépuscule. En face de moi, dans une brume qui donnait à tous les objets un aspect vaporeux, se dessinait vigoureusement un radieux paysage. C'étaient des gorges basses et profondes, formées par deux contreforts de la chaîne des Vosges, et qui s'ouvrent sur la basse Alsace, entre Haguenau et Wissembourg. Au-dessus, les hautes montagnes formaient un demi-cercle et semblaient être le cadre naturel de ce coin charmant qui, tout à l'heure, devait être ensanglanté.
Quand je fus de retour auprès du général, le jour était venu et je pus me rendre compte des positions occupées par la division. Nous étions appuyés à notre droite par une colline, dont des troupes placées sous les ordres d'un autre général occupaient les pentes. A notre gauche, nous avions un petit bois derrière lequel notre artillerie se trouvait embusquée. Nous pouvions donc attendre en sûreté; notre position paraissait en quelque sorte inexpugnable. Tout à coup, sur les hauteurs en face de nous, nous vîmes luire au jour levant des uniformes allemands.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, quand, soudain éclata une violente canonnade. La bataille commençait. Je regardai ma montre, il était sept heures du matin.
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