A dater de ce moment, ma mémoire s'obscurcit, mes souvenirs se troublent et il me devient impossible de suivre, l'un après l'autre, les épisodes de cette mémorable journée. Je les raconte ici comme ils se présentent à ma pensée. Pendant plus d'une heure, je ne fis qu'aller et venir à la suite du général qui se portait à toute minute sur tel ou tel point.
Nous nous attendions d'un instant à l'autre à être appelés à prendre part au combat; mais, jusqu'à ce moment, nous étions demeurés immobiles, essayant d'en suivre les péripéties, et appelant de tous nos vœux l'ordre qui nous enjoindrait de marcher. De quelque côté que se portassent nos regards, ils ne découvraient que nuages blancs disséminés sur le paysage. Ces nuages indiquaient les points où la bataille était plus vive; c'était la fumée des canons.
Tout à coup, nous reçûmes l'ordre d'avancer. Le général parcourut au galop le front de ses troupes: puis, brandissant son épée, il prononça d'une voix retentissante les paroles du commandement que d'autres voix répétèrent après lui. Nous voilà en route. Le bruit de la canonnade qui gronde partout autour de nous assourdit nos oreilles. L'air est saturé d'odeur de poudre, et il nous semble, au fur et à mesure que nous nous rapprochons des points sur lesquels l'action a acquis le plus d'intensité, que nous allons mettre le pied dans une ardente fournaise. Nous débouchons brusquement dans une plaine où des masses de troupes sont engagées.
Je distingue alors nettement nos soldats rapprochés de minute en minute des bataillons allemands. Les nôtres sont éprouvés déjà cruellement par les batteries prussiennes qui tirent incessamment, et qui nous causent de grandes pertes. Mais elles n'arrêtent pas leur ardeur surexcitée par le bruit qui s'est répandu que la droite de l'ennemi est repoussée. Nous passons à notre tour sous les feux de ces batteries. Devant nous et protégée par elles est massée l'infanterie allemande. C'est sur ce point que nous nous dirigeons. Mon sang s'échauffe, ma chair tressaille, ma bouche est sèche et je suis moi-même surpris que mon cœur n'éprouve aucune pitié devant les morts qui tombent autour de moi. Ils sont déjà nombreux. On voit les cadavres épars, encore dans l'attitude qu'ils ont prise en tombant. Puis ce sont les blessés dont les cris déchireraient l'âme, s'il ne suffisait de quelques minutes pour l'aguerrir et la rendre insensible aux tragédies de ce sanglant spectacle. Au milieu de ce vacarme effroyable, je suis arrêté tout à coup par une voix qui crie:
—Capitaine, capitaine, par pitié!
Je me retourne. Au pied d'un chêne, un jeune chasseur de Vincennes est étendu. Son visage est imberbe. Il est blond, et, en le voyant de près, il me semble que c'est un enfant. Ses deux jambes sont brisées, et il attend la mort en disant au chirurgien, qui essaye de le soulager:
—Laissez donc, monsieur le major, il n'y a rien à faire.
—Vous m'appelez, mon ami? lui dis-je en poussant mon cheval vers lui.
—La bataille est-elle gagnée? me demande-t-il fiévreusement.
—Elle commence à peine.