Tout à coup, sur la droite de l'ennemi, venue on ne sait par où, apparaît comme par enchantement, en poussant des cris terribles, une véritable nuée de démons. Ce sont des turcos, facilement reconnaissables à leur teint et à leur costume. Je ne saurais traduire l'effet qu'ils produisent; ils causent aux Allemands une profonde terreur qui nous aide à avoir raison d'eux. Semblables à des chacals, les turcos qui les ont surpris se jettent dans leurs rangs, combattant les uns avec la baïonnette, les autres à coups de crosse. C'est une lutte corps à corps, pleine d'imprécations et de hurlements sauvages. Les corps tombent sous les coups, et nous rendons aux Allemands tout le mal que, depuis trois heures, ils nous ont fait.

Quant aux Prussiens, c'en est fait d'eux sur ce point, ils ne battent pas en retraite, ils fuient pêle-mêle, terrifiés, sourds aux cris de leurs officiers et poursuivis par les turcos, auxquels la pitié est inconnue et qui tuent impitoyablement. L'artillerie qui nous menaçait tout à l'heure ne se fait plus entendre. Nous ignorons ce qui se passe d'un autre côté; mais pour notre part, nous avons gagné la partie.

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Il est environ midi. Mettant pied à terre un moment, je bois une gorgée d'eau-de-vie que me présente un soldat. Puis, je regarde, tâchant de deviner où en est la bataille. Mais le champ sur lequel elle est engagée se déroule si vaste que je ne vois rien, si ce n'est la fumée des canons et parfois, au milieu des épais nuages qu'elle forme, des actions isolées dont il est difficile d'apprécier l'importance ou de suivre les péripéties. Ce que je constate dans toutes les parties du paysage qu'à l'aide d'une lorgnette je peux embrasser, c'est que sur tous les points où les troupes sont aux prises, les Allemands sont beaucoup plus nombreux que les Français.

Cependant le temps se passe. Nous attendons des ordres; ils n'arrivent pas. A trois heures, nous sommes toujours au même point. Mais à ce moment un grand mouvement se fait sur notre droite. En face de nous, d'une des gorges qui ferment la sortie de la vallée, nous voyons déboucher une grande masse de Prussiens. Ce sont des troupes fraîches que l'ennemi fait marcher contre nous.

En même temps, il couronne d'artillerie les hauteurs voisines. Bientôt nous sommes cruellement éprouvés par le feu de ces canons qui protègent l'arrivée de ce corps de réserve. Pour le coup, on ne va pas sans doute nous laisser immobiles. Notre secours doit être nécessaire dans une circonstance aussi critique, au moment où commence la partie que l'on croyait terminée.

En effet, le général reçoit successivement plusieurs ordres pressés, d'après lesquels il formule ses instructions que ses officiers d'ordonnance transmettent à ses subordonnés. Au bout d'un quart d'heure nous sommes en route, nous gagnons la plaine, et tandis qu'au-dessus de nos têtes se croisent les boulets et les obus, nous nous dirigeons contre les Allemands. De tous les chemins, de tous les sentiers, débouchent des troupes qui viennent se joindre à nous. Mais elles sont exténuées, étant debout et combattant depuis le matin, tandis que l'ennemi qu'elles ont devant elles est frais et reposé.

En outre, il est trois fois plus nombreux que nous, et il suffit, pour s'en convaincre, de voir cette multitude de casques à pointes, de casquettes bleues, dont l'acier et les vives couleurs brillent au soleil. On nous a groupés autour d'un ruisseau bordé d'arbres, qui sont pour nous un abri, et c'est de là que nous commençons à tirer sans interrompre sur cette avalanche humaine qui grossit sans cesse et nous envahit de toutes parts.

Le général est soucieux. Je m'approche de lui, et il me fait remarquer que les batteries qui nous protégeaient sur le plateau que nous avons abandonné, sont éteintes pour la plupart, et que c'est maintenant sur nous que l'ennemi envoie ses projectiles. Comme il finit de parler, un obus vient tomber en sifflant à quelques pas de nous; il éclate, et j'ai le temps de voir un de ses débris frapper au visage mon brave général. Mais au même instant mon cheval effrayé se cabre, et part à fond de train, quels que soient mes efforts pour le retenir.

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