Les deux vieillards échangent une accolade. Puis, ils remontent à cheval. Et tandis que l'un s'éloigne, l'autre crie d'une voix retentissante: "Cuirassiers, en avant!" Un formidable hourrah retentit; et comme nous avions le diable au corps électrisés par un patriotisme désespéré et par je ne sais quel attrait que la mort semble avoir pour nous en ce moment, nous nous élançons de nouveau. Ébranlant le sol, nous traversons la plaine.
* * *
A peine avons-nous fait quelques pas que les obus et les balles pleuvent sur nous drus comme grêle et causent dans nos rangs d'indescriptibles ravages. Chevaux et cavaliers roulent pêle-mêle, et, détail horrible, nous sommes si violemment lancés, que nous ne pouvons retenir nos chevaux qui passent sur les malheureux désarçonnés et les écrasent. Le feu de l'ennemi redouble d'intensité. Evidemment notre audace confond les Allemands et accroît leur fureur. Mais cette fois rien ne nous arrête, nous serrons les rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent et nous venons enfin nous heurter contre les citadelles vivantes, hérissées de baïonnettes qui se sont abaissées pour nous recevoir.
C'est un choc terrible, une confusion inexprimable, un spectacle qu'on ne décrit pas. Je ne sais comment il se peut faire que je me trouve au milieu de Prussiens qui, successivement, tirent sur moi à bout portant sans m'atteindre. Plus heureux, j'en étends deux à mes pieds avec mon revolver. Un officier à cheval bondit alors de mon côté, le sabre levé. Je suis perdu, car au même instant j'ai senti pénétrer dans la main qui tient mon arme la pointe d'une baïonnette et je me trouve ainsi désarmé. Heureusement, mon cheval se cabre, se dresse avec épouvante sur ses jarrets, et c'est sur son poitrail que tombe le coup qui m'était destiné et qui, d'ailleurs, ne lui cause qu'une blessure sans gravité. Je cherche une issue et me voilà de plus en plus pressé. Mais une voix se fait entendre:
—Nous voilà, capitaine. Attendez, canailles!
Je vois un sabre luire au soleil et tomber lourdement sur le cou de l'officier qui m'a menacé. Il est renversé sur son cheval. Je suis libre de ce côté, et mes libérateurs sont trois cuirassiers qui, en me voyant perdu, ont couru à mon secours. Je leur rends grâce.
—C'est inutile, mon capitaine, dit le plus âgé d'entre eux. Le plus important maintenant c'est de décamper. Il ne va pas faire bon pour nous ici.
Nous nous frayons un passage et, étant parvenus à nous dégager, nous nous mettons à galoper côte à côte. Un petit bois se trouve à notre droite; nous nous y jetons. Un grand nombre de fuyards ont fait comme nous, et je suis frappé en constatant que nous pourrions encore former un solide noyau. Je fais part de mon sentiment au cuirassier; il me répond simplement:
—Dame! si vous pensez que ce soit utile.
Je vais élever la voix pour arrêter ceux qui fuient. Mais je vois arriver vers nous plusieurs officiers d'état-major. Un d'eux me crie en passant: