Tout de suite, je supposai qu'on allait célébrer le mariage du maître de quelque grosse industrie, et j'en conclus que tous les éléments de l'usine s'étaient rassemblés là pour faire honneur au patron.
Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, au lieu des brillants équipages que j'attendais, je vis apparaître, au bout de la rue de la Mairie, le cortège nuptial, cortège pédestre et simple s'il en fut: en tête les deux époux, derrière les quatre témoins,—c'était tout!
L'enthousiasme des spectateurs n'en fut pas moins bouillant, je dois le dire.
Ils se rangèrent de chaque côté de la rue, et quand les époux passèrent entre ces deux haies humaines, une immense clameur s'éleva:
—Vive la mariée!
Et la mariée sourit, envoyant de-ci, de-là, de la tête et de la main, des bonjours amicaux.
C'était une grande fille brune de vingt-cinq ans environ, à la poitrine creuse, à la taille un peu voûtée déjà. Modestement vêtue d'une jupe et d'un caraco de mérinos noir, elle était coiffée d'un bonnet blanc tout orné de cette dentelle commune appelée "bisette," que les dentellières du Nord fabriquent encore à la main. Sur son visage d'une pâleur mate, aux traits empreints d'une grande douceur, mais fatigués, flétris prématurément par le travail; dans ses grands yeux noirs, inquiets et sombres, une expression de joie ineffable, presque d'orgueil, rayonnait.
Le marié, un solide gaillard d'une trentaine d'années, ne paraissait pas moins heureux; appuyé de la main gauche sur le bras de sa femme, et se laissant guider par elle, il esquissait de la main droite de grands gestes incohérents qui traduisaient tout à la fois sa gratitude et son bonheur.
Et, pourtant, l'expression de sa joie ne se reflétait pas dans son regard: les yeux vitreux et fixes, la tête haute, il allait, comme dans un rêve, la démarche raide, le pas incertain.
Je compris que le pauvre garçon était aveugle.