Le couple avait franchi la porte de l'Hôtel-de-Ville; derrière lui, la foule des ouvriers s'engouffra.
Je demeurais sur le trottoir avec une douzaine de curieux du voisinage, lorsque quelques retardataires passèrent auprès de nous, se dirigeant vers la mairie.
L'un d'eux me reconnut. C'était un vieux contre-maître qui, plusieurs années auparavant, m'avait guidé dans la visite d'une usine. Il m'aborda:
—Ça vous étonne, faut croire, cette noce-là? me dit-il en souriant.
J'avouai que j'étais intrigué au plus haut point.
—Parbleu! reprit-il, c'est qu'il y aurait là pour vous une belle histoire à imprimer sur les gazettes. Voulez-vous que je vous la conte? Au fait, on se passera bien de moi là-bas. Entrons à l'estaminet du Chansonnier; la bière y est bonne, et, devant une canette, nous causerons tout à notre aise.
Ainsi fîmes-nous. Le bonhomme bourra méthodiquement sa "boraine de Nimy," l'alluma à la "vaclette,"—à la chaufferette, veux-je dire,—puis, ayant levé le couvercle d'étain, il versa deux verres d'une bière blonde comme l'or, cogna le sien contre le mien, le lampa tout d'une haleine, et, s'étant soigneusement essuyé la moustache, il me fit le récit qui va suivre.
* * *
"Vous est-il arrivé parfois de passer rue des Fèves, une des voies les plus fréquentées du quartier industriel de la ville? Oui. En ce cas, vous n'avez pas manqué de remarquer un immeuble considérable où, sur les trois faces d'une cour large et profonde, s'élèvent de lourdes bâtisses sans cesse couronnées d'un épais nuage de fumée.
"Là, du fin matin au brun soir, éclatent les sifflets stridents des machines et retentit le choc formidable des marteaux-pilons.