— Nous sortions de l’école et nous avons dit d’aller attendre votre cousin au Grand-Portail.

— Perdigal ! Il arrive donc ?

— Aujourd’hui à six heures, avec un chargement de faïence d’Apt. La publication en a été faite par le crieur… Même qu’il a sur sa charrette son carmentran qu’on doit brûler… Alors comme c’est par ici le plus court…

Le prétendu « plus court » allongeait bien d’une demi-lieue ; mais soit répugnance à traverser la ville sous l’œil sévère des parents, soit goût instinctif des écoliers pour les endroits sauvages et les promenades non frayées, ils avaient choisi ce chemin-là.

— Allons, passez, mauvaise graine !

Et tandis que la bande, prenant la pente, se poussait bruyamment vers le Grand-Portail, Lenthéric, d’un coup d’œil, ayant inspecté la route déserte jusqu’à l’horizon entre sa double rangée de cailloux en tas et de bornes kilométrique, se dit : — Le cousin, à ce que je vois, ne sera pas ici avant cinq bons quarts d’heure ; j’ai donc tout le temps de tuer mon lièvre.


Quand Lenthéric eut tué son lièvre, il calcula que Perdigal ne pouvait tarder, et s’assit au bord de la route, résolu de l’attendre en fumant une pipe. Il songeait à la joie de Perdigal lorsqu’il verrait le lièvre, à la surprise de Vivette. Puis il réfléchit que Vivette ne lui avait pas annoncé l’arrivée de Perdigal, et cela l’étonna un peu. Mais comme Lenthéric était un homme sans fiel ni malice, qu’il respectait sa femme et qu’il savait Perdigal son ami, il laissa de côté cette idée et se mit à rêver d’autre chose.

Au bout d’un moment, des claquements de fouet, le frémissement lent de cent grelots et le tic-tac régulier des grandes roues battant sur l’essieu annoncèrent l’arrivée des charrettes. Perdigal marchait un peu en arrière, près de la seconde ; à l’avant de la première, qui était presque vide, un énorme mannequin, ficelé le long d’une perche, se dandinait.

Lenthéric allait se montrer, quand il aperçut une femme assise dans le petit hamac de sparterie que les rouliers installent sur le côté de leurs voitures pour s’y reposer un peu, en dépit des règlements, quand ils sont las et qu’il n’y a pas de gendarmes en vue.