Sous les antiques s’ouvrent d’immenses carrières, telles encore que les Romains les ont laissées après en avoir extrait tout Arles, pierre par pierre, les arènes, le théâtre, le cirque et les aqueducs. A côté, il y a un champ où, dans les ravines laissées par la pluie, les gamins recueillent parfois, à fleur de terre, des débris de poterie, une monnaie romaine ou grecque, la Diane de Marseille, le crocodile enchaîné de la colonie nîmoise. C’est, avec quelques restes de constructions, des traces de fours, des appuis de poutres taillés dans le rocher, tout ce qui reste de la cité de Glanum qui, au temps des Constantins, gardait le défilé des Alpilles.

J’ai vu une fois, il y a dix ans bientôt, ces ruines vivantes. La Provence félibresque fêtait la Catalogne à Saint-Remy. Mistral, debout sur le piédestal du tombeau, récitait des vers à la foule ; Albert de Quintana, Victor Balaguer, depuis ministre, mais alors simplement poète et proscrit, lui répondaient dans le bruit de plus en plus rapproché des tambourins et des fifres. Bientôt les farandoles arrivèrent, et la pegoulade, — t’en souviens-tu, ô Monselet ! toi qui voulus porter la torche ! — la pegoulade s’allumant descendit vers la ville comme une rivière de flammes.

Décidément les courses n’auront pas lieu. Le sol de l’arène n’a pas eu le temps de sécher et une glissade devant les cornes des taureaux serait dangereuse. D’ailleurs, voici que la pluie recommence à tomber. Mais c’est une pluie du Midi, intermittente et tiède, avec des éclaircies bleues égayées de chants d’oiseaux.

Que faire à Saint-Remy ? Les Baux ne sont guère qu’à douze kilomètres ; si nous allions aux Baux dès ce soir ?

— En suivant ce canal jusqu’à la route neuve, nous dit une vieille femme, puis la route neuve tout droit, vous pouvez arriver dans trois petites heures.

— Et trouvera-t-on de quoi souper, de quoi coucher ?

— Oh ! je crois bien ; il y a maintenant une auberge, des chambres.

Nous voilà partis ! Il s’agit de traverser la montagne avant la nuit, car les Baux regardent du côté d’Arles, sur l’autre versant des Alpilles.

On suit d’abord un vallon triste, monotone, entre des mamelons boisés de chênes kermès et coupés çà et là de quelques champs d’amandiers. Mais au bout d’une heure de marche, le paysage s’affine, se découpe ; la route s’en va serpentant en corniche à vingt mètres au-dessus d’un torrent sans eau.

Là-haut, deux grands blocs debout indiquent l’entrée des gorges. La pluie ne cesse pas, la nuit s’avance ; nous nous pressons. Enfin aux dernières heures du crépuscule apparaît à nos pieds le « déluge pétrifié », l’immense cirque de roches entassées, trouées, déchiquetées comme les banquises polaires, avec ces escarpements concentriques, ces profonds abîmes, ces Baux, où la légende veut que Dante ait pris le dessin et le nom des Balsi des cercles de son Enfer. Au milieu, la Ville à peine visible sur le ciel et confondant ses ruines blanches avec le piédestal de calcaire éboulé qui la porte.