Descendons au fond de l’entonnoir, à Baux-Manière où broute la chèvre d’or. Tandis que nous allons en un sens, le vent remonte en sens contraire, et cela d’une telle vigueur, dans le couloir étroit par où le chemin passe, qu’il nous faut, pour avancer, piquer de la tête et courir. A Baux-Manière (qu’il vaudrait peut-être mieux appeler Baumo-Niéro, grotte noire), passe en l’air une chauve-souris. C’est, avec un lapin effaré et un merle, les seuls êtres vivants que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Saint-Remy.

La pluie ne tombe plus ; mais il est nuit close. Vainement nous levons la tête. Des Baux, qui doivent être là, qui sont là certainement, nous n’apercevons rien : pas un toit, pas une fenêtre éclairée ; partout des rochers sur lesquels se détache dans le noir la meurtrissure blanche des carrières.

Pour comble d’embarras, trois sentiers ! nous choisissons le plus beau. Au bout d’un instant, nous reconnaissons qu’il nous égare. C’est le plus ruiné qu’il fallait prendre, le plus en harmonie avec le tas de ruines que nous cherchons. Essayons de celui-ci, suffisamment croulant et pierreux ; il serait cruel, trempés et affamés comme nous sommes, d’errer longtemps ainsi, à deux pas du but.

Nous montons… Une cloche sonne, des voix parlent dans l’ombre au-dessus de nous.

— Hé ! braves gens, crions-nous sans voir personne, braves gens, le chemin des Baux ?

— Encore une enjambée, et vous êtes dans la ville.

La ville !

En effet, voici un portail, une rue en escalier, ruinée, et tout en haut, sur une terrasse qui sert de place publique, les Baussenqs en train de considérer l’air du temps, entre deux averses.

Nous demandons l’auberge ; on nous répond : — Voici l’hôtel.

J’aurais difficilement reconnu, sous sa toilette neuve et blanche, la vieille auberge du père Cornille, où Gounod composa Mireille. C’est un hôtel maintenant, l’hôtel de Monte-Carlo, s’il vous plaît, ainsi qu’il appert de l’enseigne.